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Mathieu Perez, Le Canard enchaîné, 27 avril 2016

Dementia Praecox

(Une histoire de dingues)

Oubliez le réalisme : Elizabeth Czerczuk, dans la lignée de Kantor et Grotowski, fait sauter les conventions théâtrales et nous invite à une expérience aussi puissante que déroutante.
Et très polonais ! Elle s'inspire ici librement de la pièce "Le fou et la nonne", écrite en 1923 par celui qui fut au début du siècle l'enfant terrible du théâtre polonais, le fulgurant dramaturge-écrivain-dessinateur Stanislaw Witkiewicz. Cette histoire de poète enfermé dans un hôpital psychiatrique parce qu'il est poète devient le prétexte à un paralèlle entre l'asile et notre société schizophrène.
Une dizaine de patients débarquent sur le plateau, dans une étrange parade. La démarche est saccadée, les rires nerveux, les yeux cernés de noir. Ils ont des bandages sur la tête.
Cette hallucination expressionnisten est-ce une farce ou le début d'un cauchemar ?
Les voilà pris durant 1h15 dans un tourbillon, avec danse macabre, processions diverses, séance de visionnage de "Culture pub" et scène de guerre. Le tout avec musique et éclairage très soignés. Sommes-nous plongés dans la folie de ces aliénés ou assistons- nous à l'aliénation des esprits sous l'effet de média omniprésents qui étouffent notre créativité ? Tout ça à la fois.
Entre les mouvements chorégarphiés et la quasi-disparition du texte, tout vient chambarder nos habitudes de spectateur. Du coup, les citation du dramaturge, de saint augustin, de Czerczuk qui pnctuent le spectacle jaillissent avec une force détonante. "Ce que je vis en moi prend la forme d'une sonate. Effroyable et insupportable", dit le Poète (Roland Girault, rien à voir avec son homonyme comique), avant de fondre en larmes. Le sens de l'absurde et du grotesque est redoutable. L'humour très noir.
Les 12 comédiens sont épatants. Formés par Czerczuk à cetet alternative au théâtre conventionnel, ils donnent tout. Voyez le voisinnage inattendu et explosif de Zbigniew Rola, un costaud qui se jette au sol, en pleine convulsion, de Véronique Rousset, qui hante le plateau tel un fantôme, et de Girault, avec son monologue sur l'art et un "jamais le monde ne m'a semblé aussi beau" bien caustique.
Ici, les comédiens s'adressent directement à nous. Ils nous tendent la main et nous invitent sur scène. L'effet, désarçonnant est d'autant plus réussi que la scène est bifrontale et qu'il s'y passe toujours quelque chose. Cette impression d'irréel tient aussi au lieu : la compagnie Théâtre Laboratoire a pris ses quartiers à la société des curiosités, un garage-hangar en sous-sol, pour le moins atypique (et pas glauque du tout), dans le XVIIIème arrondissement de Paris.
Bien plus qu'une simple performance, la conception radicale de ce théâtre, son exigence artistique et l'investissement  total des comédiens font de cette satire percutante du théâtre expérimental comme on n'en fait plus.

Mathieu Perez

Laura Lalande, Théâtrorama, 23 décembre 2016

Théhâtrorama, 23 décembre 2016

Zoom sur Elizabeth Czerczuk et Dementia Praecox, Laura Lalande, 23 décembre 2016

Théâtre Elizabeth Czerczuk

Depuis 2016, Elizabeth Czerczuk présente au public différentes étapes de « Dementia Praecox », une création inspirée librement par « Le fou et la nonne » du polonais St. I. Witkiewicz. Son travail s’inscrit dans la lignée directe de Tadeusz Kantor. La performance des interprètes déplace identités, espaces, et époques. Elle saisit chacun à l’orée de sa vérité et de son rapport à l’art. Rencontre avec Elizabeth Czerczuk, metteure en scène et chorégraphe, Roxy Théobald, comédienne-danseuse, Yvan Gradis, écrivain, romancier, comédien, et Sergio Gruz, musicien et compositeur.

Comment est né ce projet ?
Elizabeth Czerczuk : J’ai commencé ce travail l’année dernière, alors que le théâtre était en travaux et que nous étions en résidence à la Société de Curiosités. Nous avons présenté cinq étapes là-bas. Chaque jour apportait de nouvelles idées. Chaque spectateur nous a inspiré différemment. L’équipe s’est agrandie. On a commencé avec neuf comédiens, j’ai terminé le spectacle avec quinze comédiens au mois de juin 2016. Aujourd’hui, j’ai vingt comédiens danseurs. Il y a toujours de nouveaux comédiens qui veulent entrer dans le spectacle, dans l’espoir d’explorer de nouveaux horizons de l’art théâtral.

C’est-à-dire…?
Yvan Gradis : Il faut définir ce qui fait l’originalité d’Elizabeth Czerczuk, et son génie. Moi, je l’appelle « La Czerczuk », comme on disait « La Callas ». Elle a la force et la fragilité de la Callas. Pour définir son art, je dirai qu’Elizabeth est une très grande iconoclaste. Elle « casse » les schémas, et elle travaille avec des « débris » d’émotion, d’humanité. Elle essaie d’incarner, de représenter, d’illustrer sa vision de la société, du monde, qui est un monde fou, peut-être décadent. St. I. Witkiewicz parlait de la dégringolade de la religion, de la philosophie et de la société. Je pense qu’Elizabeth a comme souci de mettre en scène des « débris » d’humanité, ce qu’il reste, d’une éruption, d’un tremblement de terre, d’un séisme de civilisation. Ce qui m’intéresse chez elle, c’est qu’elle pratique le contraste. C’est un mot qui est apparu dans une de nos conversations récentes. Elle pratique beaucoup les ruptures de tons, les ruptures de niveau, elle passe du grotesque au sublime, de l’émotion à la critique sociale, de l’ironie à la folie… Elle passe de l’un à l’autre avec des transitions certes, mais de façon assez brutale.

Le langage qui s’écrit au plateau semble relativement hybride…
Roxy Théobald: C’est un travail qui offre des dimensions esthétiques théâtrales aujourd’hui inattendues. C’est vraiment une performance, qui prend aussi bien en compte la dimension musicale, la dimension théâtrale, et la dimension théâtre chorégraphié. On travaille aussi bien sur le mouvement, que sur la voix, que sur les textes. Toute cette intertextualité, il faut que ça bouge en nous. On n’est pas comédien ou danseur, on n’est pas dans une limite, on est comédien-danseur. D’autre part, les trois dimensions de la musique, du texte et de l’action fonctionnent vraiment de manière très intime. Chacune de nos actions est sur un moment musical très précis. On ne peut pas le faire ni avant, ni après. C’est tellement orchestré que ça touche l’intime tout le temps.

Sergio Gruz: On a beaucoup cherché pour que ça fonctionne. J’ai beaucoup travaillé en temps réel, en regardant les interprètes… La musique, c’est un dialogue avec les comédiens. J’aime quand la musique a une vie, et quand elle rentre dans la scène, c’est comme si s’ouvrait une troisième dimension. Elizabeth, elle travaille comme un compositeur. Un compositeur va choisir son instrument, et va écrire en fonction de celui qui le joue.

Elizabeth Czerczuk: La musique a toujours été pour moi un facteur de jeu indispensable. Elle n’est pas seulement complémentaire d’une expression chorégraphique, comme la lumière qui apporte l’esprit… La musique transporte les corps… elle déplace mon art plus haut, et toujours plus haut…

 

Quelles autres porosités sont mises en jeu, dans le travail d’Elizabeth ?
Roxy Théobald : « Dementia Praecox », c’est une double expérience. C’est une performance intérieure et extérieure. Elizabeth part vraiment de nous, de nos tripes, de notre intériorité. C’est comme un miroir tendu à nous-mêmes. On ne peut pas du tout tricher. Ce que j’aime, c’est que c’est un travail sur l’instant, sur le moment. On a un personnage, on a des directives de départ, mais ensuite, c’est vraiment le moment et l’instinct.

Elizabeth Czerczuk: Je me base toujours sur ce qu’il se passe à l’intérieur. Je rentre dans les tripes des comédiens, dans leur esprit. J’essaie de comprendre comment ils fonctionnent, quelle beauté ils cachent. Je travaille à partir de chaque comédien, à partir de sa propre vérité intérieure. Je ne sais pas travailler sur le cliché des personnages, même quand je prends l’oeuvre d’un auteur, j’ai du mal à faire quelque chose de fidèle à cet auteur. C’est pour ça que j’adore travailler avec Witkiewicz, car il donne beaucoup de liberté. Je prends des citations qui m’inspirent pour créer des images ou des photos. Souvent je deviens très obsédée, très déterminée pour réaliser ces photos que je reçois dans ma tête, et qui commencent à travailler en moi. Mais c’est toujours en connexion avec l’esprit des comédiens, qui, eux aussi, m’inspirent. C’est la création permanente.

Roxy Théobald : Aujourd’hui je suis danseuse, mais j’ai une formation de départ de linguiste et anthropologue. Lorsque j’ai rencontré Elizabeth, c’était mon cadeau. C’était la cohérence de tout mon parcours. En travaillant avec Elizabeth, je découvre chaque jour mes propres limites. C’est cette manière de nous emmener au-delà de nos propres limites, mais toujours dans une sorte de poésie imagée. Chaque jour, on franchit une étape. C’est ce qui me passionne, car on n’a jamais fini d’apprendre.

 

 

Marie-Claire Calmus, L'Emancipation.fr, avril 2016

La magistrale mise en scène et recréation, conçue par Elizabeth Czerczuk, d'un texte de ce grand auteur polonais du début du XXe siècle nous ramène, par le jeu corporel des acteurs et la participation du public, aux audaces des années 1970. À celles de la pensée et de toutes sortes d’œuvres.

Liées notamment au courant de l'antipsychiatrie interrogeant la différence entre la « folie », c'est-à-dire la maladie, et la « normalité ». Des penseurs comme Foucault, Deleuze et Guattari, dont les héritiers se battent encore pour une autre conception du soin psychiatrique et de la philosophie politique qu'il suppose*, ont transformé pour longtemps la conception de ce domaine de la médecine, même si la régression néo-libérale, subordonnant la santé, comme tout, au coût et au rendement, rend très difficiles ces luttes des plus clairvoyants. Ont fleuri simultanément des créations théâtrales, comme celle de Peter Brook en 1967 reprenant un film de Peter Weiss : « Marat-Sade ou La Persécution et l'Assassinat de Jean-Paul Marat représentés par le groupe théâtral de l'hospice de Charenton sous la direction de Monsieur de Sade ».

Comme dans d'autres mises en scène de Brook et grâce à la disposition en rond, le public était lui aussi convié à intervenir. Le Bread and Puppet, avec ses grandes marionnettes de papier, contestait aussi l'ordre établi. Bob Wilson (« Le Regard du sourd ») prit le relais. La folie a été souvent assimilée à la subversion, et celle-ci à la folie - persécutée comme telle depuis la chasse aux sorcières du Moyen Âge jusqu'aux internements politiques de feu l'URSS ou d'ailleurs, encore pratiqués aujourd'hui : isolement et traitements punitifs tentant d'éradiquer la révolte et d'éviter la contagion…

Elizabeth Czerczuk le montre magnifiquement par cette oscillation de ses personnages entre la démesure et des visions lumineuses au bord de la voyance, totalement à contre-courant - celles de la plupart des vrais artistes et poètes. Un de ceux-ci en témoigne dans la pièce. Le travail des acteurs est remarquable dans le déglingage… La désarticulation des membres, de la tête, des genoux, poignets et mains, et la mobilité des muscles du visage, au rythme de la musique savante de Thierry Bertomeu, sont fascinantes. Les éclairages ajoutent au fantastique. Une telle intensité rendait sans doute les projections superflues. Une actrice nous montra sur ses doigts les marques de ces laborieux exercices. La participation du public, aimanté, conquis, pouvait, sans risquer d'affaiblir la tension dramatique, être poussée davantage. Ce spectacle, qui n'est pas un retour nostalgique au passé, mais la réhabilitation d'un théâtre tragico-politique, traversé d'un humour fracassant, évoque les luttes et les bouleversements actuels de notre société.

* En particulier Richard Gori (auteur de « La Fabrique des imposteurs », Éditions Les Liens qui Libèrent, 2014). Et Jean-Pierre Martin (auteur de « La Psychiatrie dans la ville » et de « La Rue des précaires », Éditions Erès, 2011).

Thibaut-Léo Koben, Rebelle(s) Mag, 7 juin 2016

DEMENTIA PREACOX – Par-delà Psychose et Création –

Libre et inspirée, Elizabeth Czerczuk donne à voir Le Fou et la Nonne de Stanislaw Witkiewiz à la Société des curiosités. Sa mise en scène, diamétralement dissociée de l’idée qu’on peut se faire (à tort) du théâtre conventionnel, s’inscrit à certains égards dans la lignée d’un Tadeusz Kantor et autres Grands du théâtre Polonais.

Directrice du Théâtre Laboratoire Elizabeth Czerczuk, la démarche singulière de cette créatrice obsessionnellement perfectionniste s’articule dans le fait de démantibuler harmonieusement corps et texte au profit d’une compréhension plus directe et sensitive : elle oppose réflexion et réception émotionnelle sans que l’une de ces facettes n’occulte l’autre. Elle propose d’expérimenter la folie à l’état brut, naturel, véritable. Elle rend sa splendeur perdue à cette démence mécanique et poétisée, ceci à mesure que se mettent en place les vignettes de tableaux dynamiques, sculpturaux, électriques et biens composés. L’ensemble repose solidement sur un socle en perpétuel peaufinage. Elle orchestre sa troupe in situ avec une brutalité délicate, une force fragile, celle qui la caractérise et pourrait également décrire le personnage qu’elle a joué lors de ses précédentes créations.

Davantage bipolaire que bi-frontale, la mise en scène relève d’une forme de réalité augmentée. Il y a là quelque chose de l’ordre d’une programmation 3D, artisanale, loin du numérique et au sein de laquelle on est appelé à déambuler dans les multiples dimensions qu’offre cet espace de curiosités ; ce qui fait du spectateur, si ce n’est un acteur, du moins un voyeur actif invité à franchir littéralement la frontière invisible qui trop souvent le sépare de la scène.

On prend alors plaisir à se confondre entre les charmes d’un théâtre traditionnel chaleureux et ceux d’un autre, mental sans être d’une inaccessible érudition, expérimental sans qu’il se fourvoie dans les tics artificiels et lamentablement factices s’exposant sur certaines scènes nationales.

Anne Pons, en état d'hypnose", 10 juin 2016

" Des émotions successives de toutes sortes et d'une grande richesse m'ont assaillie durant la soirée et ce n'est pas fini, car le spectacle s'imprime au fer rouge dans l'esprit comme aucune représentation théâtrale traditionnelle ne parvient à le faire. Merci de m'avoir associée à cette découverte qui sollicite tous les sens, l'esprit et le corps entier, au moyen du rythme, des intuitions et des pulsions, de la beauté visuelle, des liens entre les arts, dus au travail d'Elizabeth. J'ai assisté à l'ensemble dès le début en état d'hypnose, le souffle retenu, et l'extraordinaire promptitude des mouvements des acteurs engendrant paradoxalement un grand calme qui me permettait d'engranger tous mes réactions de façon claire et persistante. De percevoir aussi ce qu'il faut de volonté, d'autorité, et d'emprise sur les autres pour en extraire le meilleur d'eux-mêmes. "

Richard Caisse, Mediapart, 12 juin 2016

Contes de la folie extra-ordinaire

La dernière de "Dementia Praecox", étonnant spectacle créé par le théâtre laboratoire Elizabeth Czerczuk, a eu lieu samedi à Paris. Après six mois d’évolution, ce tourbillon scénique bouscule les conventions théâtrales et redessine les rapports entre salle et scène. On attend la suite du projet avec impatience.

"Un théâtre troublant, déstabilisant, éprouvant aussi" (Crédit photo : Stéphane Jacquemin)

Un vaste garage-hangar dans le XVIIIe arrondissement parisien. Béton froid et nu. Un dispositif bi-frontal – " bipolaire ", corrige la production – où les spectateurs se font face. Entre eux ou parmi eux, un espace dans lequel des acteurs et danseurs déambulent déjà. Démarche saccadée ou traînante. Maquillages blafards, têtes de morts-vivants arborant de spectaculaires bandages. Tous sont cabossés, dans un univers où tout semble déréglé.

Comme Matka, “happening’’ ébouriffant présenté il y a deux saisons par la même compagnie, Dementia Praecox est une création très librement adaptée de l’œuvre de l’écrivain polonais Stanislaw Ignacy Witkiewicz. De la pièce d’origine, Le Fou et la Nonne, ne restent que quelques grandes lignes. Un artiste interné dans un asile. Une religieuse s’interrogeant sur sa dévotion.

Mais très vite, les autres malades font voler le cadre en éclats, laissant place à une explosion verbale, mais surtout corporelle ou gestuelle. Maladie mentale et humour noir se répondent. Frustrations, souffrances, séduction, érotisme, besoins inassouvis d’amour, de liberté aussi… Tout et tous se percutent et se contredisent. " On vient au théâtre pour qu’on nous fasse de la peine, glisse ainsi l’un d’entre eux. Et cette peine me fait plaisir ! "

" Besoin de quelque chose de caché "

Pourtant, l’essentiel est ailleurs. Il est dans la tentative de redéfinition revendiquée des liens traditionnels entre acteurs et spectateurs. Ainsi, dans Dementia Praecox, ces derniers sont-ils régulièrement sollicités, étroitement impliqués dans le mouvement d’affolement général, directement associés aux déplacements et au jeu des acteurs sur cette étrange scène. Au reste, certains d’entre eux étaient encore spectateurs il y a tout juste quelques mois ! " Tout ce que j’ai vécu me semble si petit maintenant ", assure, d’ailleurs, l’un d’entre eux. " La vie de mon âme, c’est toi ", lance un autre à l’adresse du public.

Elizabeth Czerczuk, en quête d'une réalité théâtrale augmentée (Crédit photo : Joseph Kruzel)
Elizabeth Czerczuk, en quête d'une réalité théâtrale augmentée (Crédit photo : Joseph Kruzel)

À l’issue du spectacle, Elizabeth Czerczuk, metteur en scène et chorégraphe dans la lignée des maîtres polonais Tadeusz Kantor et Jerzy Grotowski, explicitera partiellement la démarche propre à son “work in progress” (Dementia Praecox a trouvé sa forme actuelle au fil de cinq étapes successives initiées à compter de janvier dernier). " Ma direction d’acteurs n’est pas toujours facile ", a-t-elle assuré, avant d’ajouter : " Je cherche à effacer cette frustration entre artistes et public. Ce qui m’intéresse, c’est aller plus loin. J’ai besoin de quelque chose de caché. " Comme si elle était en recherche d’une réalité augmentée. Une sorte de “théâtre 2.0”, troublant, déstabilisant, éprouvant même. Mais dont on ressort avec le sentiment d’avoir assisté – participé un peu aussi – à une performance radicale comme la scène théâtrale en offre rarement l’occasion actuellement. Quant à la suite de cette recherche, elle pourrait prendre la forme, après l’été, d’un spectacle adapté de 4.48 Psychose, de Sarah Kane. 

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· Dementia Praecox, librement adapté de la pièce Le Fou et la Nonne de Stanislaw Ignacy Witkiewicz, mise en scène et chorégraphie d’Elizabeth Czerczuk, à la Société des Curiosités (Paris, XVIIIe).

froggydelight.com, octobre 2017

Spectacle conçu et mis en scène par Elizabeth Czerczuk, avec Laurence Crémoux-Colson, Szandra Deáki, Angela Diana, Aurélie Gascuel, Roland Girault, Valentina Gonzales Salgado, Yvan Gradis, France Hervé, Erik Karol, Yann Lemo, Barbara Orzelowska, Chantal Pavese, Sarah Pierret, Coralie Prosper, Zbigniew Rola, Elzbieta Rosa Desbois, Elzbieta Swiatkowska, Roxy R.Théobald, Miguel Angel Torres Chavez, Özge Pelin Tüfekçi, et Julien Villacampa Boya Saura.

La comédienne et metteuse en scène Elizabeth Czerczuk explore de manière contemporaine le répertoire de l'avant garde polonaise, celui de Stanislaw Ignacy Witkiewicz ("Matka") et de Witold Gombrowicz ("Le Cri d'Yvonne"), et de son "Maître" Tadeusz Kantor ("Le banc de l'école"), dans une approche qui ressort au Formisme, contemporain du surréalisme et du dadaisme.

Elle conçoit des spectacles dans un registre qu'elle qualifie de "théâtre chorégraphique", aux antipodes du théâtre stanislavskien, qui s'apparentent au théâtre total par leur syncrétisme incluant le texte, la dramaturgie du corps, la danse et la musique.

Avec "Requiem pour les artistes", elle décline la conception de Tadeusz Kantor sur le théâtre métaphysique, un théâtre de réincarnation.

Elizabeth Czerczuk y reprend également à son compte les éléments kantoriens récurrents tels les valises, matérialisation des souvenirs et actes de la vie passée, les fenêtres et les bancs d'écolier, pour signer un spectacle, comme toujours, atypique et singulier dans une radicalité artistique dont elle est l'unique praticante.

Sur une musique répétitive lancinante de Sergio Gruz, dans un décor de Joseph Kruzel qui, avec que des éléments simples, pose un univers onirique d'une inquiétante étrangeté, celui de la chambre de la mémoire, et les costumes d'inspiration burtonienne de Joanna Sroka Jasko, les officiants, comédiens(nes) et danseuses de la troupe de la compagnie du Théâtre Elizabeth Czerczuk, interprètent des morts-vivants, pantins désarticulés et souffrants, hantés par les événements traumatiques du passé et emportés dans une transe cathartique, symbole de l'anamnèse, par leur âme errante.

Plus qu'un spectacle, une expérience esthétique et sensible.

Mathieu Perez, Le Canard enchaîné, 11 octobre 2017

(Macabrantesque)


En sortant, on ne sait pas si on a assisté à une pièce, à un ballet, ou à une sorte d’opéra bizarroïde (peut-être tout cela à la fois), tant la dernière création de la Franco-Polonaise Elizabeth Czerczuk est passionnante et déroutante.


Dans la grande tradition du théâtre polonais, de Tadeusz Kantor et de Jerry Grotowski en particulier, Czerczuk se détourne des conventions théâtrales et privilégie l’expérimentation. Ici, on perd pied et on se laisse transporter par la musique (trois musiciens - violon, violoncelle, accordéon – sont dans un coin de la scène) comme le fait la vingtaine de créatures qui déboulent sur le plateau en pente.


Ce sont des morts-vivants. Ils arrivent d’un pas lent, la démarche crispée, mais se lancent ans des mouvements de danse, dont chaque geste est réglé au millimètre, comme la lumière. A leurs mains, des valises qui, une fois ouvertes laissent filer les souvenirs. Tel est le point de départ d’un voyage qui fait resurgir le passé.


Que se passe-t-il durant 1h45 ? La danse redonne vie à ces morts. Elle adoucit la rigidité des corps. Sauf pour ce petit bonhomme à barbichette et calvitie qui avance jusqu’à la fin comme une marionnette mécanique. Et elle prend dans son tourbillon des objets : des bagages d’abord, puis des chaises, que les excellents comédiens professionnels et ceux formés par Czerczuk (la distribution est essentiellement féminine) trimballent sur la tête, manipulent dans tous les sens, comme soudés à eux, et des tables d’écolier enfin, lors d’un retour à l’enfance, lorsque tous se mettent à réciter des poèmes appris en classe. « Sous le pont Mirabeau… » Du grotesque, de l’absurde, du macabre, ce poème visuel n’en manque pas.


Et, plus on regarde, plus on se sent regardé. De curieux personnages en pardessus noir, avec chapeau melon vissé sur la tête ou masque blanc, sont plantés derrière des fenêtres au fond du plateau. Ils suivent le spectacle et nous fixent par la même occasion. Ils s’amusent peut-être de cette étrange parade ou ne veulent rien rater du numéro  de cette ballerine, ni des ‘embrasse-moi » qu’elle lance à la fin, numéro qui ne sera sans doute pas tout à fait le même à la prochaine représentation… Ce « requiem » inaugure le nouvel espace de la compagnie Théâtre Elizabeth Czerczuk (T.E.C), dans le XIIe arrondissement de Paris. Désormais, on sait où aller pour voir danser la Polonaise !


Mathieu Perez, Le Canard Enchaîné

Mireille Verenies, Holybuzz.com, 7 octobre 2017

Dantesque, par Mireille Verenies.


Élisabeth Czerczuk nous entraîne au travers d’une chorégraphie dantesque, au fin fond des enfers où une voix envoûtante, langoureuse, réveille les morts.
Nous sommes plongés dans un univers souterrain qui nous prend aux tripes, nous renvoie à notre désir d’immortalité, obsession de vouloir repeindre notre vie, réaliser nos rêves inassouvis, réécrire cette vie bien trop courte.
Un désespoir anime tous ces êtres qui transportent leurs souvenirs dans leurs valises, fardeaux qui leur collent à la peau, les enfermant dans des existences faites de déchirements, d’isolement, de misère dont ils ne peuvent se défaire. Fatalité qui les ramène inexorablement à leurs destins. Les soubresauts des corps sont vains, les cris de désespoir, les pleurs n’y font rien. Les petits pas de la machine infernale restreignent toutes velléités.
Spectacle dansant, grandiose, chaleureux, énergique, d’une grande sensibilité qui nous charme par son esthétique, ses couleurs. La catharsis opère, nous sommes séduits.

Mireille VERENIES

Sortiz.com, octobre 2017

Oubliez un peu tout ce que vous avez déjà pu voir au théâtre – ou ailleurs - et venez découvrir une forme d’expression artistique contemporaine plutôt originale qu’il n’est pas toujours possible d’admirer en salles ni très facile d’appréhender à premières vues ! En effet, dans un décor minimaliste au possible pour ne pas dire quasiment nu (juste 3 fenêtres) sur une scène en partie inclinée, déambule une vingtaine de comédiens et danseurs qui évoluent grimés outrageusement et accoutrés bizarrement façon gothique quelque peu criarde mais de manière assez bigarrée tels des morts-vivants parés pour une soirée style « zombies » en goguette.
Moitié dansé et moitié récité, ce spectacle moderne de mélange des genres plutôt expérimental sort vraiment l’ordinaire voire des sentiers battus, entremêlé de chorégraphies dites classiques mais pas très loin de celles du clip Thriller de Michael Jackson, d’interventions, textes, monologues et autres dialectes oraux énumérés tour à tour en français, en anglais et en polonais (d’autant que cette création originale est l’œuvre d’Elizabeth Czerczuk, originaire de Wroclaw en Pologne, également ici metteur en scène), d’une partition plus ou moins baroque, aussi hallucinée qu’angoissante et entêtante, grâce notamment à la présence de 3 musiciens jouant en live, ainsi que d’attitudes soient excessives, soient dévergondées, soient alors « tournoyantes » qui nous font un peu penser à certaines peintures de Magritte ou aux réactions enjouées et illuminées, empruntées aux films d’Emir Kusturica.
C’est que ce Requiem pour les artistes (polonais ?) fleure bon l’esprit slave de rigueur, sa folie ambiante autant que sa démesure appuyée ou du moins soulignée, sa radicalité chère à son auteur que sa vision créative déstructurée, déglinguée limite foutraque mais néanmoins structurée, sa réalisation au plus près des spectateurs que sa possession - ou son remplissage - de l’espace de tous les instants. Bref, une sorte de version « délirante » mais pas morbide du tout du Bal des vampires revu et corrigé à la tonalité anachronique et à la sauce « zombiesque ». En un mot, une œuvre surprenante dans tous les sens du terme....

C.LB

Jean-Philippe, UnitedStatesofParis.com, octobre 2017

Requiem pour les artistes au TEC : audacieux et ténébreux !

Lors de la visite inaugurale du tout nouveau Théâtre Elizabeth Czerczuk ou TEC, l’esprit insufflé par la maîtresse des lieux nous avait impressionnés… L’initiation à son univers confidentiel se poursuit avec sa dernière création, Requiem pour les artistes. Ce « théâtre chorégraphique » nous mène d’un ballet funèbre à une apologie de la vie dans un style dont la beauté viscérale se trouve être à la fois saisissante et envoûtante.

Une musique ardente et imperceptiblement inquiétante accueille un cortège de morts-vivants aux costumes et maquillages troublants de perfection. Ces pantins désarticulés aux valises trop lourdes entament une danse convulsive dont la vigueur et l’intensité semblent trouver leurs sources dans le désespoir qui les habitent.

La purification nécessaire aux défunts pour atteindre un état de grâce va alors se manifester sous la forme d’une transe exutoire. Avec les valises en allégorie, ils explorent le passé, se heurtent à lui et éventuellement tentent de le rectifier. Finalement, ils vont parcourir un chemin les ramenant à la vie. Telle une résurrection, les personnages réinvestissent leurs corps avec agilité et alacrité.

La portée de ce spectacle est d’éveiller en chaque individu la conscience de sa propre condition. En effet, nous caressons tous l’espoir du bonheur. Mais lorsque celui-ci nous échappe, il ne reste plus que l’angoisse… L’aspect dramatique et funeste  qui nous est présenté a pour but d’éveiller en nous une catharsis.

Elizabeth Czerczuk sait guider sa troupe de façon à ce que l’individualité de chacun magnifie l’ensemble de cet art vivant. C’est assez époustouflant de voir à quel point les comédiens sont animés. Ils rendent chaque représentation unique car ils n’interprètent pas une chorégraphie, ils la vivent avec ferveur et passion.

Mention spéciale à l’accompagnement musical et visuel tout à fait remarquable !

Une chose est sûre, l’empreinte insolite et unique d’Elizabeth Czerczuk ne vous laissera pas indifférent…

Jean-Philippe

Isabelle Stibbe, La Terrasse, 14 octobre 2017

Elizabeth Czerczuk rouvre son théâtre après travaux avec un spectacle plein d’énergie inspiré par les maîtres polonais. 

Lorsqu’on pénètre à l’intérieur du tout nouveau Elisabeth Czerczuk Théâtre, situé dans un immeuble d’une petite rue du XIIe arrondissement de Paris, on se demande si on ne s’est pas trompé de lieu. Ces murs noirs et grenat, ces lustres en cristal, cet alignement de mannequins vêtus de cuir évoquent davantage un lieu voué au libertinage qu’un théâtre et laboratoire de radicalité artistique ! Pourtant, la maîtresse des lieux, Elisabeth Czerczuk, née à dans la patrie de Jerzy Grotowski (auprès duquel elle a travaillé), Tadeusz Kantor et Henryk Tomaszevski, assume pleinement cette théâtralisation destinée à « installer immédiatement le visiteur dans une ambiance particulière, qu’il retrouvera dans les spectacles ». De fait, on comprend dès les premières secondes de sa nouvelle création, Requiem pour les artistes, que l’on a affaire à une proposition tout aussi insolite que le lieu dans lequel il est présenté. Bienvenue donc en enfer où une cohorte de morts-vivants, lestés de lourdes valises, revit son passé. L’héritage avec les grandes figures du théâtre polonais est évident : les vieux bancs et pupitres de bois, les valises, la mort qui rôde, évoquent le vocabulaire et les obsessions de Tadeusz Kantor qui révolutionna la scène théâtrale française au milieu des années 70.

Tourbillon d’images fortes

L’idée d’art total, chère à Kantor, s’inscrit aussi pleinement dans ce spectacle où musique, danse et mime tiennent plus de place que la parole, elle-même murmurée, criée ou pleurée, en polonais, italien, anglais, français… Qu’est-ce que cela raconte ? On n’est pas sûr de toujours tout comprendre. Qu’importe ! Il faut accepter de se laisser porter, de plonger dans ce tourbillon d’images fortes et de mouvements mécaniques, dans ces apparitions oniriques où le surréalisme n’est jamais bien loin. Il y a du Tim Burton dans les maquillages et les costumes, du Dali dans cette pente inclinée qui déstructure la perspective, du Bob Wilson dans les mouvements – même s’ils n’atteignent pas sa précision millimétrée. Il se dégage surtout une formidable énergie, une envie de se donner entièrement, et la croyance que le théâtre est un art nécessaire autant que cathartique. Sans doute aurait-il fallu plus de contrastes pour que l’envoûtement soit complet, sans doute le travail d’Elisabeth Czerczuk tient-il plus de l’hommage, même revisité au XXIe siècle, que de l’invention véritable d’une expression scénique. Il reste que par sa démarche sincère, par l’engagement des artistes, par sa force vitale, ce spectacle invite à un embarquement immédiat.

Isabelle Stibbe

Théâtre Elizabeth Czerczuk
20 rue Marsoulan
75012 Paris
01 84 83 08 80/ 06 12 16 48 39
contact@theatreelizabethczerczuk.fr

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