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Elizabeth Czerczuk « En revisitant le passé, j’interroge le présent »

Dans Les Inassouvis, Elizabeth Czerczuk fait l’état des lieux de ses recherches menées depuis un an au T.E.C. Elle entame aussi un nouveau cycle de création avec sa compagnie et des artistes invités. Un dialogue entre ses racines slaves et des horizons lointains.

Dementia Praecox 2.0 et Matka, que vous avez créés la saison dernière, sont des adaptations très libres de deux pièces de Stanislaw Ignacy Witkiewicz alias Witkacy dont vous vous êtes emparée plusieurs fois au cours de votre carrière. Et Les Inassouvis est un retour sur votre triptyque inaugural. Quelle valeur a pour vous la reprise ?

Elizabeth Czerczuk : Je ne crois pas dans le culte de la nouveauté qui contraint les artistes à créer beaucoup, et surtout à se renouveler. À surprendre sans cesse le spectateur en inventant pour chaque création un nouvel univers. J’aime au contraire me concentrer sur quelques motifs. Sur la folie et la solitude, par exemple. En revisitant le passé, j’interroge le présent. Mon processus de création a ainsi beaucoup en commun avec celui de Witkacy, qui n’est pas pour rien mon auteur favori. Comme lui, dont j’adapte régulièrement les œuvres, j’imagine dans toutes mes pièces des créatures tragiques et grotesques qui se ressemblent. Et autour d’elles, je crée des tableaux à chaque fois différents, en phase avec le monde actuel, avec ma vie et celle des artistes de ma compagnie.

Vous revendiquez l’héritage de Jerzy Grotowski et de Tadeusz Kantor. Comment leurs pratiques très différentes du théâtre nourrissent-elles votre théâtre ?

E.C. : Ayant eu la chance de travailler avec Jerzy Grotowski à Wroclaw dès mes années de lycée, puis avec des collaborateurs de Tadeusz Kantor tels que Zofia Kalinska, qui nous a hélas quittés récemment, j’ai été très imprégnée par leurs méthodes respectives. Lorsque j’ai monté ma propre compagnie en 1992, j’ai naturellement développé ma pratique à partir de ce double héritage que je n’ai jamais vécu comme étant contradictoire. Car je ne cherche à refaire ni du Grotowski ni du Kantor, mais à inventer un théâtre physique et spirituel, qui doit aussi beaucoup à Marcel Marceau et à d’autres artistes dont j’ai eu le bonheur de croiser la trajectoire.

Dans Les Inassouvis, le rapport du corps à l’objet est donc apaisé ?

E.C. : En m’inspirant, entre autres, des méthodes de Jerzy Grotowski pour ce qui concerne le travail sur le corps, et de celles de Kantor pour ce qui touche à l’objet et au langage scénographique, je tends vers une forme de théâtre total où chaque chose a sa place. Son rôle dans l’expression de la folie que j’aime à reformuler dans chaque création. Et qui, dans Les Inassouvis, est structurée autour du personnage éponyme de Matka ou La Mère, que j’incarne moi-même.

Outre ce personnage, la femme a pris dans votre travail une place centrale.

E.C. : Au fil de mes trois premiers spectacles créés au T.E.C., s’est en effet constitué un groupe de sept danseuses qui m’ont beaucoup apporté, et avec qui j’ai très envie de continuer à travailler. Dans Les Inassouvis, elles partagent les paradoxes de la mère. Ses frustrations et sa puissance, ainsi que sa quête d’amour qu’elle cache derrière une violence presque guerrière. Très proches des femmes witkaciennes, tantôt fatales, tantôt enfantines, elles font aussi penser aux héroïnes de Marguerite Duras, qui a à mon avis beaucoup contribué à faire évoluer le regard sur la folie en montrant la part positive. Créatrice. Solitaires, mantes religieuses, les femmes de mes pièces ont à voir avec l’origine de la folie. Comme celles de Witkacy et de Duras, elles interrogent la possibilité de l’amour dans nos sociétés capitalistes.

En convoquant ces femmes et toutes les créatures de votre triptyque, vous annoncez aussi la fin d’une phase de création. De quoi sera faite la nouvelle ?

E.C. : De découvertes et de redécouvertes. Ma rencontre avec le comédien Sidiki Bakaba est à l’origine d’un projet sur l’exil, où l’écriture de Koffi Kwahulé, auteur de théâtre d’origine ivoirienne, côtoiera celle du Russe Oleg Bogaïev. J’y poursuivrai mon travail sur la solitude, avant de me consacrer à l’adaptation d’une pièce qui m’est chère et à laquelle je reviens régulièrement : Yvonne, princesse de Bourgogne de Witold Gombrowicz, dont j’accueillerai aussi d’autres mises en scène. Cela afin d’offrir au spectateur un maximum de pistes d’interprétation. Autant d’indices que possible pour continuer de chercher la lumière, malgré un présent qui laisse peu d’espoir.

Propos recueillis par Anaïs Heluin, Août 2018

 

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