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Artistes à la Folie

Au T.E.C., proche Place de la Nation, Elizabeth Czerczuk sonde la face la plus noire de l’âme humaine dans Les Inassouvis, spectacle baroque et chorégraphié. 

Elizabeth Czerczuk aime le théâtre qui ose et creuse dans les tréfonds de l’âme humaine. Sous l’influence de ses maîtres spirituels, Jerzy Grotowski et Tadeusz Kantor, la comédienne et metteuse en scène polonaise le prouve à nouveau avec Les Inassouvis. En fait, cette pièce est composée de Dementia Praecox 2.0, Matka et Requiem pour les artistes, spectacles présentés séparément lors des dernières saisons au Théâtre Elizabeth Czerczuk. Dans le premier, où l’on parle notamment de la souffrance de l’artiste, on croise des personnages, aux yeux exorbités, gestes convulsés et à la démarche de zombies. Habillés dans ce qui ressemble à des camisoles de force, ils tentent d’échapper à leur condition dans un mouvement ultra chorégraphié.

Poupées désarticulées

Car le spectacle, où s’entrechoquent les langues et les rires désespérés, n’est pas seulement un cri ou une plongée dérangeante dans la folie, c’est également un ballet impressionnant de poupées désarticulées.

Celles-ci dansent sur une musique aux accents des pays de l’Est (mais pas que) et invitent le public à y prendre part. Dans le second segment à peine plus apaisé, on retrouve le personnage de Matka, une mère manipulatrice, inventée par le dramaturge Stanislaw Ignacy Witkiewicz (1885-1939), auteur pionnier de la modernité artistique en son pays. Cette femme-monstre a engendré Léon, un fils ingrat et artiste raté. Dans des costumes gothiques, Elizabeth Czerczuk incarne cette mère éplorée, noire puis blanche, comme dans un dernier sursaut de pureté.

« Je suis unique »

Requiem pour les artistes, dernier et impressionnant volet, jette un pont entre le passé et le futur. Avec leurs lourdes valises, les vivants et les morts se retrouvent dans un purgatoire, conséquence de leur existence dissolue. Chacun rêve de s’émanciper et de briser ses chaînes. « Je suis unique », écrit l’un des personnages, comme pour prouver son humanité pleine et entière. Là encore le spectacle, davantage chorégraphié et physique, fait dans le tourbillon mélancolique, hypnotisant et l’uppercut émotionnel. Une radicalité baroque et tragique qui n’exclut jamais. Bien au contraire.

Magali Hamard, L'Officiel des Spectacles, 14 novembre 2018

Entre Witkacy et Elizabeth Czerczuk, c’est l’amour polack

Du théâtre qu’elle a aménagé dans le XIIe arrondissement de Paris, une actrice, metteuse en scène et chorégraphe polonaise a fait un antre où l’on croise les fantômes de Kantor, Grotowski ou Schulz, mais d’abord celui de Stanislas Ignacy Witkiewicz dit Witkacy. La preuve par « Les Inassouvis ».
Scène de la trilogie "Les inassouvis" © dr
Scène de la trilogie "Les inassouvis" © dr
Paris compte désormais une nouvelle enclave polonaise. Tous les amoureux de la Pologne, de ses écrivains et de ses artistes, connaissent la librairie polonaise boulevard Saint-Germain, beaucoup aiment aussi aller fureter à la bibliothèque polonaise sur l’île Saint-Louis, lieu chargé d’histoire où l’on peut assister à des conférences ou encore voir l’exposition permanente et d’autres temporaires. Ils peuvent désormais venir respirer l’air du pays au TEC. Et tous les amoureux des arts du spectacle sont les bienvenus dans ce lieu peu ordinaire.

La reine Elizabeth et ses sept danseuses expressives

C’est un théâtre, comme le T du titre l’indique, fondé et dirigé par une créature made in Poland pur jus, EC, Elizabeth Czerczuk. D’ailleurs, le nom de cette créature – plus qu’une femme, c’est une créature en lévitation dans plusieurs époques – se décline partout : sur les marches des escaliers et les palissades de son théâtre, sur les affiches. Elle est au centre de tout et le plus souvent des spectacles qu’elle met en scène et dont elle est l’astre autour duquel tournent des étoiles, en particulier un chœur de sept danseuses (chiffre sacré des contes) formées (elle a aussi ouvert une école) ou transformées par elle en actrices expressives.

Des mannequins au garde-à-vous étrangement parés vous accueillent dans le couloir tenant lieu de hall de cet endroit plus proche de la maison hantée de fantômes que d’un impersonnel théâtre habituel. Deux affiches de Tadeusz Kantor (l’une de La Classe morte, l’autre de Wielopole Wielopole) gardent le bar où la barmaid Anne-Cécile bat des cils en vous servant un excellent Corbières que son caviste favori vient de lui dénicher. A deux pas de là, tutoyant la nuit, se tient un jardin verdoyant où les fumeurs sont les bienvenus. C'est ainsi que, degré par degré, on glisse hors du temps.

Alors, guidés par deux pompiers ou soldats rescapés des premières guerres du XXe siècle, après un arrêt devant une baignoire vide – objet récurrent de bien des spectacles polonais– , on gagne le sous-sol sans fenêtres où, entre des murs noirs, un spectacle inspiré va vous aspirer : Les Inassouvis.

Witkacy  artiste polonais à tout faire

Le titre fait référence à L’Inassouvissement, l’un des grands romans du Polonais Stanislaw Ignacy Witkiewicz dit Witkacy aussi doué pour les romans, les essais, la peinture et la photographie que pour le théâtre. On doit la traduction d’une grande partie des ses œuvres à l’infatigable Alain Van Crugten (ouvrages parus à L’Age d’homme). L’Inassouvissement est un roman où Witkacy met beaucoup de sa vie tout en écrivant un roman d’anticipation où il prévoit, dans les années 30, que les Chinois seront un jour les maîtres du monde.

Dans ses Souvenirs de Pologne, texte écrit dans les années 60, Witold Gombrowicz raconte que Bruno Schulz, Witkiewicz et lui formaient un groupe. Les deux autres ne sont plus là pour étayer ses dires. Witkiewicz se suicida en 1939, lors de l’invasion de la Pologne par les troupes russes et allemandes. Schulz sera tué en 1942 dans une rue, par la Gestapo, de deux balles dans la tête. Gombrowicz, après un long exil argentin, vécut en France où il mourut à Vence en 1969.

De ces trois auteurs, Witkiewicz est sans doute le moins connu en France où on le connaît (un peu) par son théâtre. En Pologne, sa notoriété n’est plus à faire. Ses œuvres peintes, dont celles de sa fameuse firme des portraits, sont exposées dans les musées ; ses photographies, dont bon nombre d’autoportraits cocasses, ont fait l’objet de publication et son théâtre irrigue toute l’histoire du théâtre polonais depuis les années 50. La comparaison est un peu bancale mais on peut dire que Witkacy joua en Pologne un rôle semblable à celui d’Antonin Artaud en France. Tous deux, contemporains, ont écrit des essais sur le théâtre, dialoguant à distance sans se connaître.

Différence notable, Witkiewicz laisse derrière lui une foison de pièces de théâtre. Tadeusz Kantor en a mis (librement) en scène plusieurs, dont Les Cordonniers et La Poule d’eau. L’un des premiers spectacles de Krystian Lupa entrait avec une fougue débridée dans Les Pragmatistes, pièce sur laquelle Félix Guattari devait livrer quelques réflexions.

Une chorégraphie théâtralisée

Rien d’étonnant donc à ce que la polonaise Elizabeth Czerczuk réunisse en les refondant dans Les Inassouvis trois de ses spectacles précédents (soit une représentation de trois heures avec deux entractes), chacun étant très librement inspiré par un texte de Witkiewicz et remodelé : Démentia Praecox 2.0 (d’après Le Fou et la Nonne), Matka (La Mère) et Requiem pour les artistes. Figure récurrente de Witkiewicz et du spectacle, celle de la mère, incarnée par Elizabeth Czerczuk, et dont les sept danseuses sont comme autant de variations et avatars. Elle fait face à des hommes improbables qui apparaissent comme des esclaves ou les mouches du coche. Les costumes, aussi magnifiques qu’extravagants, signés par la Polonaise Joanna Jasko-Sroka ne sont pas pour rien dans le voyage dans le temps où nous entraîne Les Inassouvis

Elizabeth  Czerczuk dans "Les inassouvis" © dr
Elizabeth Czerczuk dans "Les inassouvis" © dr

Ce qui unit l’ensemble, c’est une chorégraphie théâtralisée, organisée en tableaux. Y sont récurrents le grotesque bricolé des costumes, les portes coulissantes, les parois pivotantes, les maquillages expressionnistes, les gestes d’automates désarticulés. On y croise aussi des accessoires surprenants comme ce pénis géant, semble-t-il directement inspiré par un dessin de Witkiewicz datant de 1931 et ainsi légendé : « Eulalie préférant une certaine chose dans le style gothique à mort que de la donner à quelqu’un de plus capable dans certaines choses ». C’est peut-être plus encore dans les dessins et les peintures de son auteur fétiche que la metteuse en scène Elizabeth Czerczuk s’inspire. Autre exemple : ce dessin d’un « défilé de masques sous-carnavalesques » datant de 1932 (voir Anna Micińska, Witkacy, la vie et l’œuvre, éditions Interpress-Varsovie). Les mots ici sont presque superflus. Quand ils s’installent, ce qui arrive parfois, le charme s’étiole.

Kantor (dont sont citées les tables d’écolier de La Classe morte) et Grotowski sont pour la directrice du TEC des phares qui l’éclairent, l’un pour le corps, l’autre pour l’espace, sans pour autant chercher à les imiter. « Je ne cherche pas à refaire du Grotowski ni du Kantor mais à inventer un théâtre physique et spirituel qui doit beaucoup à Marcel Marceau [dont elle fut l’élève] et à d’autres artistes dont j’ai eu le bonheur de croiser la trajectoire », explique-t-elle dans le second numéro de la revue publiée par le TEC.

Dans l’héritage décomplexé d’un théâtre gestuel polonais, celui de Józef Szajna (1922-2008) et celui de Henryk Tomaszewski (1919-2001), Elizabeth Czerczuk crée des ambiances à la fois étranges et désuètes, où l’éclairage et la musique originale (Sergio Cruz, Julian Julien et Karine Huet) jouent bien leur partition.

Chaque soir, avant d’entrer en scène, elle songe sans doute à réaliser ce vœu de Witkacy : « En sortant du théâtre, on doit avoir l’impression de s’éveiller de quelque sommeil bizarre, dans lequel les choses les plus ordinaires avaient le charme étrange, impénétrable et caractéristique du rêve et qui ne peut se comparer à rien d’autre. » Il est vrai que le théâtre gestuel du TEC, dans sa clôture et son confinement, ne ressemble à aucun autre.

Les Inassouvis au TEC (20, rue Marsoulan, Paris XIIe) ts les jeu et sam à 20h (sf les 1er, 2 et 9 déc), les dim 18 nov et 9 déc à 16h, le mar 11 déc à 20h dans le cadre du festival 12X12, jusqu’au 15 déc.

Jean-Pierre Thibaudat, Blog Médiapart Balagan, le blog de Jean-Pierre Thibaudat, 27 octobre 2018

Un Rêve halluciné, une Expérience singulière à nulle autre pareille

Dans le prolongement des œuvres précédemment créées, Elizabeth Czerczuk invite à vivre avec sa troupe un rêve halluciné, une expérience singulière à nulle autre pareille.    

Etonnant lieu, qui reflète dans sa conception même l’originalité et l’engagement profond de l’art théâtral selon Elisabeth Czerczuk. Une atmosphère rouge grenat, un beau jardin, un bar accueillant, divers objets insolites, dont d’extravagants mannequins… L’attente même du début de la représentation se révèle ici inhabituelle. Bientôt surgissent dans le bar deux militaires casqués inquiétants et grotesques à la démarche saccadée, rejoints ensuite par la vingtaine d’artistes qui composent la troupe. Une assemblée contrastée et saisissante d’aliénés fantomatiques qui nous convoquent dans l’antre du théâtre pour partager un rêve hallucinatoire, une expérience cathartique qui unit dans un même élan tout ce qui la compose. Singulière, cette expérience l’est assurément. Des costumes et maquillages expressionnistes, des mots proférés en plusieurs langues – française, polonaise, hongroise, espagnole, italienne… -, une chorégraphie des corps tout en intensité et contrastes, des relations ambiguës et exacerbées, la mort qui rôde, la vie qui échappe et l’enfance tendue comme un miroir hypnotique : la pièce déploie une succession de tableaux qui pointent la décadence et la mécanisation de l’époque et la nécessité de la création artistique. Si impérieuse qu’elle peut signifier le renoncement à la vie même. Nourrie par les maîtres de l’avant-garde polonaise des années 1950-1970 – Tadeusz Kantor, Jerzy Grotowski, Henryk Tomaszewski -, par l’œuvre de son auteur de prédilection, Stanislaw Ignacy Witkiewicz (1885-1939), l’esthétique singulière d’Elizabeth Czerczuk déploie un art total d’une grande beauté plastique, qui vise à toucher l’âme, à éveiller les consciences endormies.

Un théâtre radical, baroque et hybride

La pièce condense les œuvres précédemment créées : Requiem pour les artistes et son fascinant cortège de morts-vivants, Dementia Praecox 2.0, libre adaptation de la pièce Le Fou et la nonne (1923) de Witkiewicz, et Matka (La Mère en polonais), librement inspiré par la pièce éponyme du même auteur. Les tableaux créés apparaissent parfois abscons, répétitifs, insistants, mais aussi puissamment évocateurs, impressionnants de maîtrise et d’engagement, notamment lorsqu’ils se passent de mots. Le voyage emporte, et on recommande à tous les apprentis comédiens de venir découvrir cet art à part, à la fois dans sa forme et dans sa relation au spectateur. Les objets participent activement à l’élaboration de ce théâtre fondamentalement hybride, on retrouve les pupitres d’écolier de La Classe morte de Kantor, mais aussi des valises, des chaises, des armatures et prothèses exprimant toutes sortes de métamorphoses, obsessions et déclinaisons monstrueuses. Contre une société du divertissement, une « moutonisation définitive » des êtres, ce théâtre radical engage l’être tout entier : les tripes, les émotions et la pensée. L’artiste ici n’est pas un cérébral réfléchissant à une organisation rationnelle, c’est un « gringalet aux nerfs ébranlés » selon les mots de Witkiewicz. Un gringalet sacrément costaud.

Agnès Santi, La Terrasse, 23 octobre 2018

Une Trilogie Ébouriffante

C’est dans son tout nouveau théâtre parisien, véritable laboratoire de créativité, qu’Elizabeth Czerczuk, auteur, comédienne, chorégraphe et metteur en scène, présente sa dernière création : une trilogie originale ébouriffante. Une épopée en trois actes, rythmés par une musique originale, qui se composent de tableaux indépendants, mais reliés entre eux par l’esprit des grands maîtres de l’avant-garde polonaise des années soixante à quatre-vingt : Jerzy Grotowski, Tadeusz Kantor, Stanisław Ignacy Witkiewicz.

« Ce spectacle est un manifeste artistique où se confondent la vie et la mort, la haine et l’amour, au sein d’une famille d’individus déchirés par leurs destins »..

 D’entrée de jeu, le public est convié à intégrer les différents espaces et à déchiffrer les codes d’une grande parade surréaliste, au cours de laquelle la folie côtoie la beauté dans une chorégraphie époustouflante et délirante.  La création d’Elizabeth Czerczuk, les Inassouvis, est marquée du thème de l’inassouvissement ; ce sentiment oppressant d’un manque désespéré qui renvoie les personnages à la violence de leur propre solitude. Les personnages luttent pour leur objectif sans pouvoir l’atteindre, ainsi que dans l’œuvre de Witkiewicz.

« Il fallait bien que cela arrive un jour, moi non plus, je ne sais plus qui je suis, personne ne le sait. Nous ne savons même pas ce que signifie être ».
S.I.Witkiewicz

 Avec : Léa Bridarolli, Elizabeth Czerczuk, Deaki Szandra, Aurelie Gascuel, Valentina Gonzales, Salgado, Roland Girault, Yvan Gradis, Yann Lemo,  Barbara Orzełowska, Chantal Pavese, Sarah Pierret, Zbigniew Rola, Elżbieta Rosa Desbois, Elżbieta Świątkowska, Roxi R. Theobald, Miguel Angel Torres Chavez, Julien Villacampa Boya Saura.

« Parce-que nous nous vivons dans un monde de plus en plus mécanisé, je ressens l’urgence de porter avec mes artistes une lueur d’espoir en des lendemains meilleurs »..

Elizabeth Czerczuk.

L’affiche : représentation d’un masque brisé où se dessine l’empreinte fragmentée du visage d’Elizabeth Czerczuk, est signée Michał Batory.

Jusqu’au 15 décembre 2018

TEC, 20 rue Marsoulan Paris 12ème

Réservations : 01 84 83 08 80

Mail : contact@theatreelizabethczerczuk

www.theatreelizabethczerczuk.fr

Mylène Vignon, Saisons de Culture, 22 octobre 2018

Une immersion dans l’univers magique d’Elizabeth Czerczuk

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Requiem pour les Artistes : une immersion dans l’univers magique d’Elizabeth Czerczuk

 

Dans ce théâtre-écrin à la décoration très réussie, le spectateur est accueilli au bar par des mannequins de cire qui auraient pu évoluer dans un cabaret des années trente. L’été, l’esthétique sombre et baroque de ce lieu hors du temps est adoucie par la lumière du jour provenant dans la cour-jardin attenante. Avant même le début du spectacle, on est invité à lâcher prise. Plus qu’un simple spectacle, le théâtre Elisabeth Czerczuk offre une expérience esthétique immersive et hors du temps. Du théâtre radical, comme le caractérise sa directrice.

La salle de spectacle est remodelée pour offrir une perspective différente à chaque volet de la trilogie « les Inassouvis » qui se termine avec Requiem pour les Artistes. Pour la représentation de Matka, le deuxième volet, le spectateur était invité à s’asseoir sur les pentes d’une pelouse artificielle. Cette fois-ci, des bancs en gradins ont été placés sur deux côtés de la salle. Le spectacle évolue dans l’espace laissé au centre mais aussi entre les gradins et autour des spectateurs. Les frontières sont effacées, l’expérience immersive se poursuit.

Un groupe de morts-vivants s’égrène, chacun portant son bagage que l’on devine symbolique autant que figuratif. Les costumes baroques, robes à cerceaux, froufrous, lambeaux et cerceaux nus parfois, coiffures superlatives ou crânes nus, visages blêmes et gestuelle de poupées mécaniques, nous renvoient à un monde mystérieux et angoissant dont l’ambiance est soulignée par la musique dramatique. Le spectacle s’exonère de toute dramaturgie, livrant le spectateur à sa seule imagination: si la chorégraphie est travaillée jusqu’à l’expression des visages, le texte, produit de la contribution collective de la troupe, est volontairement irrationnel. Les comédiens déclament des textes de Saint-Augustin, d’Apollinaire ou de Prévert ou tout simplement récitent l’alphabet ; ils s’expriment en anglais, espagnol, turc, hongrois, mandarin, et d’autres langues encore, soulignant ainsi l’universalité de la condition humaine. Il y a beaucoup de tendresse et d’amour dans ces déclamations plaintives, sanglotantes, parfois désespérées, dans ces petites bribes d’histoires tristes et parfois pleines d’humour. Au travers de la gestuelle et la narration, les êtres qui peuplent le purgatoire semblent exorciser leurs douleurs plutôt que subir leur châtiment. Deux cerbères casqués comme des gendarmes anglais semblent apporter un peu d’ordre, tandis que se trémoussent derrière des portes vitrées, des âmes perdues.

Il est délicieux de découvrir du spectacle spectaculaire, d’une grande créativité - - cette fameuse radicalité – sans effets de scène coûteux, ni vidéo projections, ni caméras filmant les visages en gros plan, ni référence aux sujets d’actualité qu’affectionnent les metteurs en scène, mais simplement le fruit d’un magnifique travail chorégraphique, musical et vocal – qui rassemble 18 acteurs, un bras inquisiteur une paire de jambes. Ce spectacle hors normes et envoûtant s’inscrit dans une tradition classique en somme. Laissez-vous emporter, courez-y !

Imane Akalay, Lagrandeparade.fr, juiller 2018

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Exubérant et sensuel, comme sous influence d’opioïdes.

Une adaptation chorégraphique de la pièce phare de Witkiewicz : Exubérant et sensuel, comme sous influence d’opioïdes. 

Officiellement, Elizabeth Czerczuk met en scène des spectacles de théâtre. Mais on ne verra chez elle ni Tchekhov, ni Racine, ni Sartre. Ni de quatrième mur. Son univers est celui de Grotowski et de Witkiewicz, pourfendeurs du théâtre psychologique, fascinés par les possibilités du corps.

Issue de la tradition du théâtre polonais du XXe siècle, Czerczuk s’est aussi formée en France, à l’école Marceau et à la Comédie Française, avant d’entamer une collaboration avec Karine Saporta.

Sa trilogie consacrée à Stanislaw Ignacy Witkiewicz est faite de spectacles aussi chorégraphiques que dramatiques. Dans Matka - la mère, en polonais - chaque tableau est placé sous l’enseigne d’un quasi-unisson mécanique, sensuel ou autrement enflammé. Six danseuses forment un corps de ballet surréel, jusque dans un bal macabre décliné en Cancan, comme dansé par des automates.

Dans Matka, Elisabeth Czerczuk donne voix à l’auteur, à travers une conférence étouffée et ironise sur son désir de « forme pure » par un théâtre chorégraphique singulièrement impur. Théories et manifestes de Witkiewicz surgissent de manière quasiment fantomatique. La « forme pure » reste un idéal qui ne cesse de produire le sentiment d’inassouvissement pré-existentialiste dans lequel baigne le couple femme-homme (mère-fils ou autres relations au choix) dans sa perte de la relation au monde.

Baroque, surréel et ténébreux, sur fond de tango contemporain, dominé par le noir et le rouge, Matka tient autant d’Artaud que de Lautréamont, d’une inspiration New Burlesque ou de l’esprit underground du butô d’Akaji Maro. Mais des ténèbres naît une vitalité paradoxale, comme dans une fête des morts à la mexicaine: L’ivresse d’un dernier tango, avant l’effondrement...

Pour suivre cette glissade sensuelle vers l’abîme, le public prend place sur un plan incliné déguisé en pelouse, un peu comme pour une représentation nocturne en plein air.

Mais la salle est bien un sous-sol parisien, dans le XIIe arrondissement, dans une salle librement modulable, où la scénographie s’adapte à chaque création, pour une expérience théâtrale et chorégraphique, irrévérencieuse et unique en son genre. Dans un théâtre à la décoration underground qui a tout pour devenir un lieu culte en soi.

Thomas Hahn, DanserCanalHistorique

Matka un objet scénique absolument original

Le culturel ici rencontre la forme du culte. On pénètre l’espace du Théâtre Elizabeth Czerczuk dans une atmosphère, un univers résolument ténébreux et symbolique où les jeux de l’esprit et des sens sont convoqués.
Une ambiance décalée et fantasmagorique qui fait entrer le spectateur dans la pièce avant même de parvenir à la salle. Avec un décorum très poussé, des éclairages suggestifs, l’univers sonore confisqué par un comédien déclamant du Rimbaud, du Beaudelaire, du La Fontaine, on entre directement dans une vision décalée, un rêve, un cauchemar, une fantaisie que la metteure en scène et directrice du lieu à décidé de créer.
Dans la salle, la scénographie et l’installation scénique elles aussi débordent. Du plateau aux gradins tout a été travaillé pour inventer un monde. Sur scène, trois musiciens, différents niveaux de jeu et une série de miroirs sur roulettes qui vont faire évoluer l’espace. Les gradins eux ont été remplacés par une dune en pelouse vert pâle.
Matka signifie mère, en polonais. Mais cette pièce est aussi l’enfant chéri d’Elizabeth Czerczuk qui met en scène et joue. Elle est une ode à un poète multiforme du siècle dernier, Stanislaw Ignacy Witkiewicz. Un drôle de personnage riche de facettes, qui tenta l’aventure d’un théâtre d’avant-garde mais pas seulement. Sa carte de visite aurait porté les mentions suivantes : écrivain, peintre, dramaturge, théoricien de l’art, photographe, soldat dans l’armée du tsar, ethnologue à l’occasion, romancier. Un touche-à-tout exubérant, intellectuel, à moitié philosophe qui finit sa vie en suicide à l’orée de la deuxième guerre mondiale.
C’est cet univers foisonnant, à la fois intellectuel, esthétique et un peu mystique, qui est représenté sur scène. Des danseuses dans des chorégraphies de poupées mécaniques, des costumes démesurés, une permanente partition musicale qui rapproche cette pièce d’un opéra baroque, exalté, excessif. Et c’est cette belle vitalité et ce sens perdu du détail qui fait de ce spectacle un moment incomparable. Avec l’impression parfois d’avoir franchi un siècle pour découvrir un quelque chose comme un théâtre d’art, qui n’existe plus mais dont on soupçonne inconsciemment l’existence. Ce qui fait de Matka un objet scénique absolument original.

Bruno Fougniès, Reparts.org

L’authenticité « Matka », au Théâtre Elizabeth Czerczuk.

Sur une verte colline fumante, un parfum d’encens. Enveloppés par le brouillard des gens que l’on entend encore parler, un homme sort du public pour lancer la pièce. Matka descend les escaliers derrière la scène comme une mariée noire aux roses rouges lors de sa dernière marche nuptiale. Matka (mère en polonais) est accompagnée d’êtres fantasmagoriques. Différents codes vestimentaires se mélangent pour créer une esthétique de déchirure, de lambeaux et d’animalité. Un cortège la suit entre pantomime et danse contemporaine; les danseuses apportent l’ivresse et l’accompagnent tantôt dans la jouissance et l’extase, tantôt dans la douleur d’un deuil où le rire burlesque et la sensualité se fondent. Grâce au maintien d’un rythme nerveux et saccadé, le théâtre est d’abord un corps confus. Matka est une recherche de la théorie de la forme pure. Elizabeth Czerczuk compose la pureté d’un théâtre qui explore son propre langage pour s’affranchir de la parole.

Matka est la troisième création d’Elizabeth Czerczuk, librement inspiré de l’œuvre de Stanislaw Ignacy Witkiewicz, elle clôt une trilogie composée par «Requiem pour les artistes» et  «Dementia praecox 2.0». Cette dystopie de relations raconte la vie de Matka et de son fils Léon.  C’est autour de deux personnages que la pièce construit une image féconde de la mère contenant ainsi les prismes de la féminité, métaphorisant l’inceste pour installer un personnage double, le fils-amant, un écrivain improductif incapable de réussir le convenable et le prolifique de la littérature.

Matka est une mère abandonnée aux libations et aux plaisirs mondains cherchant son âme dans le purgatoire. Les dettes, les mensonges, et finalement l’ennui parcourent la scène à travers la promesse de l’amour, de la jouissance et de la délivrance. La féminité est un cercle qui donne naissance à une perte continuelle qui ne s’achève qu’avec la mort. Cependant, le seul lieu possible de confort pour cette mère totale est la famille. Les ancêtres viennent peupler la pièce sortis de coffres et cadencés par des poupées géantes qui dansent la désarticulation produite par l’évocation de ce temps révolu. Les réminiscences sortent d’une pulsion libératrice. Répliques en polonais traduites ou rapportées par l’animateur qui accompagne la pièce, la parole est accusée laissant ainsi la place à la cohésion d’une pièce dont les parties ne peuvent pas être séparées.

Les courtes tirades composent un canevas qui répond à la question, qu’est-ce qu’un artiste  ? Il faut témoigner de la construction de cet univers métaphysique qui résiste au monopole de la parole. Théâtre immersif par l’inclusion du public et par les dispositifs scéniques des panneaux-miroirs que l’on déplace continuellement pour découvrir la profondeur féerique des costumes et maquillage. La disposition de la salle de spectacle est pensée pour la mobilité d’un théâtre interactif et modulable cherchant une nouvelle conception de l’espace qui contient aussi le théâtre comme lieu total. Je recommande vivement de le visiter car il est davantage une expérience d’où l’on sort changé. Purgés du mal, nous éprouvons ce qu’est la légèreté. Sur la scène presque noire, vous n’oublierez jamais l’extraordinaire nudité des pieds des danseuses sur scène.

Beatriz Nino, La Galerie Du Spectacle

Un théâtre baroque profondément singulier.

La metteure en scène et comédienne Elizabeth Czerczuk clôt la trilogie Les Inassouvis en s’inspirant librement de Matka (La Mère) de Stanislaw Ignacy Witkiewicz. Un théâtre baroque profondément singulier.

Après Requiem pour les artistes* et son fascinant cortège de morts-vivants, après Dementia Praecox 2.0*, libre adaptation étonnante de la pièce Le Fou et la nonne (1923) de Stanislaw Ignacy Witkiewicz, Elizabeth Czerczuk propose Matka, dernier volet de son triptyque Les Inassouvis, inspiré par la pièce éponyme de son auteur de prédilection. Toujours dans la même veine d’un théâtre total, cathartique, engageant profondément l’âme, et le corps, au point de le parer d’atours spectaculaires. Comme dans certains théâtres traditionnels codifiés, mais avec une liberté singulière dont l’audace fait écho au sens de la dérision et à la tonalité absurde de l’auteur. Méconnu en France, considéré en Pologne comme une figure marquante de l’entre-deux-guerres, Stanislaw Ignacy Witkiewicz, écrivain, peintre et photographe,  allie dans ses œuvres le grotesque et le tragique. S’il a élaboré la théorie de la « forme pure » en art, Elizabeth Czerczuk choisit quant à elle de créer un théâtre total, baroque, plastique et chorégraphié, où la vision catastrophiste de l’auteur se teinte d’espoir grâce à l’art, qui permet à l’être humain de combattre sa finitude et de transcender sa condition. Comme si l’artiste ici devenait une sorte de Sisyphe heureux de porter son lourd fardeau, de tracer un sillon créatif irrigué par toutes sortes d’héritages, de désirs et de manques. Matka convoque le couple formé par la mère et le fils (Elizabeth Czerczuk et Zbigniew Yann Rola), qui se déchirent, mais aussi six danseuses, trois musiciens, et un conférencier (Yann Lemo) qui fait entendre les mots de l’auteur.

Un geste d’artiste libre 

Plus que le nœud des relations filiales, c’est un tableau exubérant et exacerbé de la décadence qui se déploie, celui d’une « humanité qui dégringole » et s’oublie à travers l’alcool ou les drogues, celui d’une interrogation sur le mystère de l’existence malgré l’écrasement de l’individu. L’énergie puissante de la danse, le pouvoir évocateur de la musique et le jeu expressionniste composent un alliage souvent saisissant, où la parole est reléguée à la marge, d’autant plus qu’elle s’énonce par éclats fragmentés (plus ou moins compréhensibles) sans réels dialogues. Ce qui convainc ici est moins la relation au texte et à l’auteur admiré que le geste théâtral même, plastique et chorégraphié, travaillé avec un engagement unique dans la filiation des maîtres polonais – Tadeusz Kantor, Jerzy Grotowski, Henryk Tomaszewski -, et plus généralement du théâtre slave, lorsque faire du théâtre est la vie même à chaque instant. Dans une tonalité surréaliste parfois beckettienne, le théâtre par sa fabrication follement ambitieuse fait écho à l’imaginaire de l’auteur, qui s’élève contre la contamination du mensonge et la « moutonisation définitive ». Les repères spatio-temporels même en sont chamboulés, et les spectateurs sont littéralement pris par la main pour inverser les places, et quitter leur insolite colline verdoyante pour la scène. Comme un appel à la liberté…

Agnès Santi, La Terrasse

L'univers génial et décadent d’Elizabeth Czerczuk ou le bonheur d’être surpris

Envie de vous laisser surprendre ? Marre des dadas du moment, des thèmes qui flattent la boboïtude bien-pensante ? Foncez rue Marsoulan. Et vous qui entrez ici, perdez toute connexion avec le monde réel.

Le théâtre d’Elisabeth Czerczuk a rouvert ses portes le 5 octobre dernier, agrandi et spectaculairement rénové. Actuellement s’y joue Matka, le dernier de la trilogie les Inassouvis commencée avec "Requiem pour les Artistes" puis "Dementia Praecox 2.0". Plus qu’un spectacle, c’est un univers, surréaliste et décalé, qui invite le spectateur à s’y immerger.

Ce lieu hors du temps, discrètement éclairé de lustres de cristal, à l’esthétique baroque et épurée tout à la fois, a sa magie propre. La jeune femme qui accueille le public, visage de poupée et robe bouffante, pourrait sortir d’un manga. Avant la représentation, le spectateur est accueilli au bar par une haie de mannequins de cire, hommes torse nu portant haut-de-forme, femmes en sous-vêtements de dentelle noire, bas et porte-jarretelle. On se croirait dans un cabaret berlinois de l’Allemagne de la Weimar ou dans un film de Stanley Kubrick.

Matka est librement adapté de la pièce éponyme de Stanislaw Ignacy Witkiewicz, dramaturge polonais du siècle dernier, avant-gardiste et décrié, auteur de la théorie esthétique de la « forme pure ». Si l’art dans sa « forme pure » doit rester étranger à toute connexion avec la vie et décliner uniquement de lois inhérentes aux lignes et aux couleurs, ce spectacle chorégraphique relève le défi avec succès. Dans cette tragi-comédie burlesque à l’extravagante scénographie, une mère mi femme-enfant fatale et mi sorcière et son fils se déchirent. Incapables de communiquer, ils monologuent tour à tour dans une langue poétique et décousue. La mère, jouée par Elisabeth Czerczuk, se lamente et combat ses démons à coups de grandes déclamations et rasades de vodka ; le fils Léon, truculent, mégalomane et peut-être génial (Zbigniew Rola), ponctue son absurde discours d’esclaffades sardoniques et se gargarise d’importance.

Un narrateur tout aussi décadent (Yann Lemo), qui est sans doute la voix de l’auteur, met en exergue par ses propos le caractère absurde de l’histoire qui se déroule sous ses yeux. Cinq danseuses aux visages inanimés telles des poupées de cire animent le spectacle en se mouvant comme des automates de boîte à musique. Les visages, les extraordinaires costumes et coiffures empruntés à l’univers gothique sont magnifiés par l’éclairage très travaillé. Sur scène, un orchestre -- violon, accordéon, xylophone et claviers, complété par des enregistrements de voix et de musique rock -- fournit l’ambiance sonore superbe de ce spectacle immersif où les spectateurs seront également sollicités.

Ce travail d’une esthétique éblouissante relève d’une démarche artistique globale combinant voix et chant, gestuelle et musique. Plus qu’un spectacle, c’est une expérience immersive hors norme qui émerveillera les inassouvis de la scène parisienne.

Imane Akalay, La Grande Parade

MATKA OU LA QUESTION DE L’EXISTENCE

À travers les déchirements et les excès d’un couple mère-fils, Elizabeth Czreczurk livre une interprétation acide et métaphysique de l’univers de Witkiewicz et de ses interrogations sur le sens du théâtre.

l ne faut pas attendre le début de la pièce pour s’engouffrer dans l’univers de Witkiewicz: le théâtre Elizabeth Czerczurk semble être en lui-même une incarnation de ce monde, ce qui après tout n’est pas étonnant puisqu’il est l’artiste favori de sa fondatrice. Dès notre arrivée, nous sommes menés à travers un premier couloir intrigant, où dominent le noir et le rouge, peuplé de mannequins vêtus dans un style « gothique » jusqu’à un bar à l’esprit décadent. Des amuse-bouches y sont disposés, chacun sirote un verre de vin, comme une invite à goûter à l’alcool qui attisera la folie des personnages de Matka. Les frontières se dissolvent, on ne sait déjà plus bien si cet intermède au bar fait partie de la pièce et nous érige en protagoniste, ou s’il ne s’agit que d’une attente classique avant le début d’un spectacle. Enfin, les acteurs nous invitent à les suivre dans la salle. La musique slave sur basse électronique résonne et nous propulse immédiatement dans l’action.

À travers le tiraillement d’un couple mère-fils, des interrogations existentielles

Matka, ou La mère, met en scène les tourments d’une mère alcoolique et droguée face au despotisme d’un fils, Léon, peut-être trop aimé, dont le génie artistique supposé n’aboutit jamais à rien. Dès le début, nous sommes propulsés dans l’univers plein d’excès de Léon, dont l’alcool et la luxure constituent l’essentiel. Matka, veuve d’un mari adoré, aux côtés de Léon, laisse transparaître une culpabilité éclatante non dénuée de complaisance : après tout, il est son fils, son œuvre. À mesure que la pièce avance, la relation mère-fils évolue, dans une ambiguïté tout œdipienne. Alors que Léon se marie, il pousse la débauche à l’extrême et, accompagné de sa femme lors d’une soirée de démesure, ils finissent par avoir raison de Matka. Dès lors, celle-ci n’apparaît plus que vêtue d’un costume de mariée, l’ambivalence du personnage s’aiguise. Matka est-elle la mère ou l’amante, la victime ou le bourreau ? Tout au long de la pièce, ces personnages évoluent comme autant de pantins, incapables de dialoguer alors qu’ils le souhaitent, incapables de mener à bien leurs projets de création, incapables de s’accomplir. 

Cette « pièce répugnante en deux actes et un épilogue », comme Witkiewicz la nommait, nous entraîne dans un labyrinthe inquiétant qui pose la question de l’existence, mais aussi de la création artistique. Dans cette mise en scène, Witkiewicz se dédouble d’abord à travers un personnage scandant les interrogations de l’auteur, comme celles du rôle du théâtre, de sa forme, ou encore de l’homme créateur, mais aussi au travers de Léon qui lui, déambule dans cette sorte de purgatoire existentiel. La question de la création artistique est sans cesse mise en perspective avec celle de l’existence, l’incapacité de Léon de trouver son accomplissement artistique rejoint celle de sa mère dans l’éducation de son fils, chacun essayant vainement d’échapper au destin fatal de la création. Dans ce monde métaphysique, l’humour reste présent et sous-tend la plupart des tableaux.

La recherche de la « forme pure »

Witkiewicz écrit Matka en 1924, un an après avoir développé sa théorie de la forme pure au théâtre. Il soutient dans cette théorie que le théâtre ne devrait pas se plier à la recherche d’une cohérence psychologique des personnages, mais à la recherche d’une forme scénique capable de capturer « l’unité transcendantale de l’existence ». Il insiste alors sur l’importance du rêve et de l’inconscient. Elizabeth Czerczurk, sans chercher la forme pure dans sa mise en scène s’appuie cependant sur le patrimoine de l’auteur et propose un théâtre radical, au centre duquel elle place l’humain et sa capacité de résistance à l’uniformisation de la pensée. 

La mise en scène d’Elizabeth Czerczurk nous transporte dans un monde acide, en suspension, dans un voyage à travers des rivages brumeux, souligné par la dureté de la musique techno. Autour des personnages gravitent d’inquiétantes figures féminines réalisant des chorégraphies percutantes. Au centre, Matka et Léon portent des costumes qui leur imposent plus fortement encore les rôles auxquels ils voudraient échapper : Matka se présente d’abord en veuve puis en mariée, alors que Léon porte une longue cape rouge au col montant qui lui donne l’allure d’un tyran grotesque. Les personnages flottent au sein de cette folie, se pliant à une forme de tragique qui n’a de cesse de s’imposer à eux.

Le spectateur : en immersion ou à distance ?

Pour apprécier pleinement la pièce, le spectateur n’a d’autre choix que d’y prendre entièrement part. D’abord parce que les comédiens nous y invitent, tout au long de la pièce, mais aussi du simple fait que nous observions le spectacle depuis une pelouse, comme si nous participions à l’événement, que nous étions devenus, nous aussi, des créatures de l’auteur. De plus, dans sa manière de désarticuler la cohérence à laquelle nous sommes habitués, de nous transporter dans une autre logique que la nôtre, la pièce nous contraint à renoncer à notre manière de comprendre, d’appréhender, pour nous introduire dans l’univers de Matka. Une originalité certaine et attractive.

Cependant, cette immersion absolue dans la proposition métaphysique d’Elizabeth Czerczuk, qui étend celle de Witkiewicz, se trouve parfois freinée par le traitement de la mise en scène : une exagération dramatique vient parfois tirer un sourire, voire un rire franc aux spectateurs, qui regagnent alors leur distance réconfortante avec la pièce. Même si la dimension humoristique de la pièce est une volonté du metteur en scène, cette mise à distance dépouille en même temps le spectateur de sa capacité d’être partie prenante de son univers qui, bien qu’il pose des questions actuelles quant à l’assujettissement de l’humain par une société normative et réductrice pour l’individu, les pose dans un langage qui nous semble peut-être un peu dépassé aujourd’hui par son outrance, avec ses personnages peu nuancés univoquement plongés dans la tragédie. Cela se ressent d’autant plus à notre époque où les technologies mises au service du pouvoir ont atteint un degré de manipulation des individus bien plus subtile, qui s’exerce de manière souvent occulte, sans être immédiatement perceptible.

Elise Berlinski, Arts-chipels.fr

L’art de désorienter le spectateur

C’est à nouveau à une saga bien étrange que nous convie Elizabeth Czerczuk avec Matka, le second volet de danse-théâtre de son triptyque Les Inassouvis, dont nous avons pu voir le troisième, Dementia Praecox 2.0, dans ce même théâtre-laboratoire en décembre dernier. Un univers sombre, certes empreint de pessimisme mais toujours poignant, nourri par toutes les vicissitudes de notre monde, dans la lignée de ceux de ses compatriotes et maîtres polonais, Tadeusz Kantor, Henryk Tomaszewki et Jerzy Grotowski. Créée à l'origine en 1996, cette nouvelle présentation de Matka qui nous est offerte aujourd’hui bénéficie d’une mise en scène réactualisant les relations entre ses différents personnages. C’est une œuvre puissante, plus théâtrale que dansée mais, peut-être, moins spectaculaire que Dementia Praecox 2.0, laquelle s’avérait être une libre adaptation de la folie au travers des personnages du "Fou" et de la "Nonne" de Stanislaw Ignacy Witkiewicz (cf. mon analyse à cette date dans ces mêmes colonnes). Adapté du texte éponyme du même auteur, Matka évoque à nouveau un monde étrange, macrocosme de contrastes tout aussi surréaliste qu’absurde dans lequel se dessine au final une lueur d’espoir. Un univers au sein duquel l’on retrouve certains des fous de Dementia Praecox 2.0 parvenus à franchir les barrières de l’enfer pour gagner un purgatoire, pré-paradis où la guérison de leur mal s’avère imaginable. On y retrouve la mère et son fils, respectivement incarnés d’une façon poignante et fort réaliste par Elizabeth Czerczuk et Zbigniew Rola, ainsi qu’une partie du petit monde des fous de Dementia Praecox, dès lors devenus immatériels après avoir perdu quelques bribes de leur apparence humaine. Une œuvre de théâtre total aussi dérisoire que parodique au sein de laquelle l’amour côtoie à nouveau la mort, leitmotiv dans l’œuvre de cette chorégraphe dont l’ambition est de « faire de la folie un art raffiné en célébrant des mariages improbables ».

Le spectacle réunit autour de la mère et de son fils six danseuses, trois musiciens et un narrateur, lequel d’ailleurs ouvre la soirée dans l’atrium du théâtre en déclamant quelques poèmes, entre autres de La Fontaine, Ronsard, Baudelaire, Lamartine ou Verlaine, laissés au choix et à l’appréciation des spectateurs. Mise en condition aussi surprenante que déstabilisante quand on sait que la suite du spectacle qui n’a rien d’éthéré va paradoxalement nous plonger dans la décadence « où l’alcool coule à flots, où la drogue circule plus librement que la parole »… Bien plus que de nous surprendre, l’art d’Elizabeth Czerczuk se veut un "art du choc" au sens propre du terme, « un art contre les aliénations de notre époque, sans compromis ni demi-mesure » dit-elle. C’est effectivement le but qu’elle atteint, tout d’abord en déroutant le spectateur par ses images-choc violentes et colorées à l’extrême (mais d’une certaine beauté dans leur laideur), clichés que l’on se refuse parfois même à admettre… Par cette prise en otage volontaire du spectateur ensuite, lequel, surpris, intimidé, voire abasourdi, n’a guère le temps de réagir, sinon de s’y soustraire en s’enfermant dans sa coquille. Images reflétant bien évidemment la fragilité et la faiblesse de l’Homme mais aussi sa couardise et son incapacité à communiquer autant qu’à réagir et, partant, son intempérance et ses excès… L’amorce de dialogue et la lueur d’espoir qu’elle prône ne surviendront que tout à la fin du spectacle, à l’instar d’une délivrance. Une œuvre visionnaire électrisante, aussi violente qu’étonnante, à mi-chemin entre le théâtre, l’opéra-rock et la danse, qui donne à réfléchir et qui ne peut laisser indifférent.

J.M. Gourreau, Critiphotodanse

Un délire savamment organisé

En France, on monte peu Witkiewicz, génial auteur polonais mort de par sa propre décision en 1939 (il se suicida quand il apprit l’entrée des troupes nazies dans son pays). Il avait beaucoup d’avance sur le théâtre de l’absurde et ses pièces se moquent follement de la logique et des certitudes intellectuelles. Polonaise de Paris, Elizabeth Czerczuk a établi un montage à partir de plusieurs textes, suivant l’idée centrale d’une femme à la fois muse et monstre. Tiraillé entre deux femmes – l’acteur est véritablement écartelé par deux jeunes filles qui s’acharnent chacune sur un filin menant au même homme désiré - , un bourgeois évolue dans un monde où défilent des êtres séduisants et vénéneux. Des miroirs et des meubles à roulettes circulent dans l’espace, reflétant ou cachant femmes en robes chic ou en collant, messieurs en frac. Dans ce labyrinthe où s’égarent la vérité et le désir, l’homme en perd son habit sans être certain de survivre dans cet univers nocturne traversé de lumières rouges.

C’est irracontable, d’autant plus que Witckiewicz aime à casser ses histoires et à lancer diverses mises en question théoriques ou farfelues (« On ne sait pas ce qu’est la vie, on ne sait pas ce qu’est la mort »). Elizabeth Czerczuk ne se prive pas de faire de même, dirigeant ses acteurs dans un délire très organisé et soutenu par une musique savamment sournoise de Matthieu Voisin. C’est un spectacle qui ne ressemble à aucun autre, car on ne connaît plus ce style dramatique à Paris. Il faut sans doute remonter aux passages de Tadeusz Kantor et de son Teatre Cricot 2 pour retrouver ce sens du tourbillon funèbre, du grotesque vengeur dont la violence est aussi métaphysique que sociale. Cela peut surprendre, dérouter en notre temps où l’avant-garde a pratiquement disparu. Mais, précisément, voilà une occasion de découvrir un théâtre surprenant qui revendique sa filiation avec les grandes révolutions esthétiques des années 70 et exprime une étrange beauté pugnace.

Gilles Costaz, webtheatre.fr

Être réceptif, car le mouvement se déploie sans prévenir

Éloge communicatif d’une folie pas très ordinaire

« La maladie mentale et l’humour noir constituent l’essence de cette pièce où tout n’est qu’illusion et déchéance », précise Elizabeth Czerczuk. 

Avec sa troupe, Elizabeth Czerczuk prend chaque spectateur par la main pour l’entraîner dans l’univers déjanté et glaçant de Dementia Praecox.

Quand ils ne grimacent pas, ils ricanent. Les personnages de cette non-histoire n’en font pas trop pour se faire remarquer, leur accoutrement suffit. Les costumes de Joanna Jasko, tout droit sortis de l’imaginaire collectif des asiles d’aliénés, les situent dans un univers parallèle. La metteuse en scène et chorégraphe, Elizabeth Czerczuk, ne livre pas les clés. Avec Dementia Praecox (démence précoce), inspiré des écrits du dramaturge Stanislaw Ignacy Witkiewicz (suicidé au lendemain de l’entrée des troupes russes en Pologne, le 17 septembre 1939), elle propose non pas d’assister à un énième spectacle sur la folie, mais à chacun, d’une certaine façon, d’en faire partie.

Être réceptif, car le mouvement se déploie sans prévenir

Que ce soit en prenant la main des présents pour les conduire jusqu’à la salle de spectacle, en les invitant à danser, ou en leur grommelant au passage quelques formules pas magiques pour deux sous. Parmi les personnages, un garçon-chien, muselé, allant à quatre pattes grogner aux genoux de l’un ou de l’autre. Une religieuse qui ne convertit personne. Pendant que l’un des personnages se fait « doucher » dans une baignoire à roulettes, un autre dingue, venu en courant du jardin intérieur, se précipite avec force sur la baie vitrée en hurlant. Le garçon-chien aboie et geint.

« La maladie mentale et l’humour noir constituent l’essence de cette pièce où tout n’est qu’illusion et déchéance », précise Elizabeth Czerczuk qui depuis octobre dernier met à l’honneur dans son théâtre (TEC, proche de la place de la Nation) le « patrimoine théâtral et dramaturgique polonais », avec des auteurs comme Witkiewicz, mais aussi Grotowski, Kantor, Gombrowicz. Peu, très peu de paroles intelligibles dans Dementia, quelques-unes en français, quand par exemple l’un des protagonistes déclare que, lorsque l’on fait de la publicité pour le papier toilette (des rouleaux sont offerts aux spectateurs), la troisième guerre mondiale n’est pas loin. Comme une critique évidente de la société de consommation et du système capitaliste dans son entier.

L’aventure s’apparente à une opération de survie. Dans un univers glacé qui n’exclut pas la sensualité torride, quand, munies de faux seins énormes et de fouets, quelques matrones font leur loi ; ou sur un mode différent, quand le garçon-chien, cette fois sur ses deux pattes, chante d’une voix forte et modulée : « Ne me quitte pas/Tout peut s’oublier »… accompagné par les trois excellent(e)s musicien(ne)s, de la compagnie, qui compte vingt comédiens présents sur le plateau. Foule devenue rare sur une scène. Une seule consigne peut être donnée : être attentif et réceptif, car le mouvement se déploie sans prévenir aux quatre coins de l’espace et même sur les murs pour une brève projection qui ajoute à la démesure du propos et renforce l’invitation à s’interroger sur la folie que l’on voudra.

Gérald Rossi, L'Humanité, 8 janvier 2018 

Une expérience de la mort à la vie

Une expérience de la mort à la vie

Comédienne, metteuse en scène, chorégraphe, native de Pologne où elle a suivi une formation théâtrale placée sous les influences de grandes figures artistiques novatrices du pays, Stanislas Ignacy Witkiewicz, Henryk Tomaszewski, Jerzy Grotowski ou Tadeuz Kantor, Elizabeth Czerczuk s’est engagée depuis dans une recherche pluridisciplinaire de nouvelles formes d’expression du théâtre contemporain. Installée en France, où en parallèle de ses créations scéniques elle a également créé dans ce sens le Laboratoire d’Expression Théâtrale, école de comédiens, dont la vocation pédagogique ouverte et stimulante sans frontières accompagne leur formation. Disposant aujourd’hui, dans le XIIème arrondissement de Paris, d’un théâtre adapté à ses créations qui porte son nom, doté d’une salle modulable de 200 places, loges, studios de résidence pour artistes, bar convivial d’accueil du public, Elizabeth Czerczuk a inauguré officiellement ce nouveau lieu avec ce Requiem en forme de bal des fantômes aux tonalités parfois envoûtantes.

Car cette création s’inscrit dans une dominante chorégraphique accompagnée de musiques interprétées par trois musiciens présents sur un plateau pentu, ouvert sans ruptures avec le public. Une vingtaine d’interprètes, en majorité féminins, progressent lentement dans l’espace comme issus du tombeau, développant par touches successives une gestuelle qui s’apparente à un retour à la vie, puis au passé jusqu’à l’enfance, - avec au passage une allusion à La Classe morte de Kantor - dans la quête d’un possible renouveau. A travers les expressions des corps et leurs relations aux objets signifiants, le jeu parfois masqué, les paroles poétiques, les costumes argumentaires et les variations subtiles de lumière, tissent un voyage temporel de dimension métaphysique, qui renvoie le spectateur à ses propres interrogations intérieures, et dans lequel le mélange des genres trouve une forme d’harmonie. Si ce spectacle reste du domaine expérimental et semble prolonger des hypothèses déjà explorées par le passé par certains créateurs, sa metteuse en scène fait preuve d’une originalité exigeante dans sa recherche de théâtralité élargie, dont ce spectacle constitue une nouvelle étape prometteuse.

Jean Chollet, Webtheatre.fr, 21 octobre 2017

DEMENTIA PRAECOX. DANS UN CREUSET POÉTIQUE ET ONIRIQUE, LA PARABOLE DU FOU ET DU SAGE

DEMENTIA PRAECOX. DANS UN CREUSET POÉTIQUE ET ONIRIQUE, LA PARABOLE DU FOU ET DU SAGE

Librement inspiré d’une pièce de Witkiewicz, ce spectacle, d’une grande force plastique, remet au goût du jour l’interrogation des années post-1968 sur le rapport scène-salle.

Lorsqu’on pénètre dans le théâtre, on laisse à l’entrée la quiétude bourgeoise, rassurante, d’un théâtre « parisien » pour découvrir un lieu curieux, un peu inquiétant, entre cabaret et chapelle à messes noires. L’ambiguïté est de règle. Le noir et le rouge dominent un espace peuplé de mannequins, grandeur nature, qui rappellent l’esprit décadent du Berlin des années 1920 : hommes en bas résille, femmes vêtues de dessous affriolants, etc. Éros et Thanatos sont les esprits des lieux. Le spectacle nous emmènera du bar décalé, étrangement peuplé, où on nous invite à entrer, vers la salle où se déroule le spectacle. Déjà un certain rapport scène-salle est aboli : ce sont les comédiens qui nous prennent par la main pour nous entraîner dans leur univers.

La violence d’un portrait-charge contre la »normalité » de la société 

La pièce de Witkiewicz, le Fou et la nonne, met en scène un poète, Walpurg, enfermé comme fou, que le médecin pense guérir par la psychanalyse et maintient « au calme » par l’usage abusif et répété de drogues. L’arrivée d’une nonne dans sa cellule va tout faire basculer. Reniant la « normalité » d’un monde inacceptable où s’étalent les absurdités de la religion, celle-ci jette sa cornette aux orties et sa vertu avec. Quant au poète, il retrouve le goût de créer. La pièce révèle un monde en plein dérapage où crimes, suicide et résurrection forment le soubassement de l’inacceptable. Qualifiée de « cabaret expressionniste » par les critiques lors de sa première présentation en 1959, la pièce, rédigée en une nuit, dit-on, sans relecture, développe un humour subversif et iconoclaste et fait de l’érotisme l’un des ressorts de la libération. Comme dans le Système du professeur Goudron et du docteur Plume d’Edgar Allan Poe, les fous deviennent les gardiens et les « sages » des aliénés dans un maelström où sombrent les conventions et les diktats sociaux. 

L’esprit et la lettre

De cette pièce, Elizabeth Czerczurk retient davantage l’esprit que la lettre. Le texte qui résonne par bribes tout au long du spectacle laisse la place à une vision apocalyptique et chorégraphiée plus que purement théâtrale. Très plastique et esthétiquement forte, la mise en scène s’inscrit d’emblée hors du réel, dans un univers onirique où l’hybridation dit l’abolition des frontières entre folie et normalité, où chaque personnage, pris au piège de son propre délire, dénonce en même temps les facteurs qui l’ont poussé vers la folie et ont fait de lui un être en marge, enfermé par la société qui ne peut tolérer le désordre qu’introduit sa déviance. Convulsive, elle rappelle la puissance intérieure invoquée par Artaud pour mettre à bas un certain théâtre, se libérer et retrouver une forme première, essentielle, détachée des conventions, un théâtre de la « peste ».

Entre Grotowski et Kantor

Polonaise, Elizabeth Czerczurk marche sur les traces de ses aînés. À Grotowski, elle emprunte la volonté de dépasser le clivage entre théâtre, danse, chant et rituel et son souci de rendre à l’acteur un jeu organique et immédiat. Elle reprend la « nécessité d’abolir la distance entre l’acteur et le public, en éliminant la scène, en détruisant toutes les frontières. Que les scènes les plus drastiques se produisent face à face avec le spectateur afin qu’il soit à portée de main de l’acteur, qu’il sente sa respiration et sa sueur. » Les spectateurs de Dementia praecox ne sont pas séparés des aliénés. Point de scène surélevée, de vision purement frontale. L’espace du jeu descend en pente douce vers une allée centrale de part et d’autre de laquelle sont assis les spectateurs. Nous sommes au milieu de ce monde en délire. Bientôt nous serons conviés à y participer en devenant nous-mêmes, l’espace d’un moment, les partenaires des acteurs dans un bal où les frontières se délitent.

De Kantor et de Cricot 2, elle reprend la conception radicale héritée du dadaïsme, la mise en accusation du pouvoir et de ses abus, de la violence faite aux hommes, mais aussi les réminiscences qui font remonter à la surface les revenants de la mémoire, avec leurs lambeaux d’enfance, la force plastique de ces visages blanchâtres, livides, à travers lesquels parlent d’autres voix que les leurs, qui font surgir autre chose que ce qu’ils sont. Images « de la fin de la vie, de la mort, de la catastrophe, de la fin du monde. Non sans raison ».

Au-delà du « quatrième mur »

On l’aura compris : pour profiter pleinement du spectacle, il faut accepter de laisser au vestiaire sa peau de spectateur consommateur, céder un peu de soi, lâcher la bride pour passer de l’autre côté du miroir. Ce qui fait le prix du spectacle en fait aussi la limite. Lorsque dans les années 1970, l’espace scénique se trouvait réinterrogé, remis en cause, contesté par des metteurs en scène aussi divers qu’Antoine Vitez, Luca Ronconi ou Ariane Mnouchkine, on était de plain-pied avec une société qui questionnait tous ses présupposés, repensait le rapport scène-salle comme les relations entre les individus. Le théâtre et la vie allaient de pair. Dans la phase de rétrécissement que nous connaissons aujourd’hui, dans ce retour vers des « valeurs » stabilisantes et stables, que penser de ces formes qui affirment leur divorce d’avec la société ? Elles paraissent à la fois fascinantes par leur permanence entêtée et en même temps dérisoires tant la machine à araser tout ce qui dépasse, tant l’équarrissage pour tous ont été impitoyables. Alors, faut-il se féliciter que le théâtre retrouve aujourd’hui d’anciennes valeurs contestataires ou penser que cette remise au goût du jour a des allures de musée de cire où sont exhibées les vieilles gloires ? S’il n’est pas possible de lever clairement la contradiction, la gêne demeure…

Sarah Franck, Art-chipels.fr, 9 janvier 2018

Scènes d’une folie peu ordinaire

Immersion dans le monde de la folie, Dementia Praecox 2.0 d’Elizabeth Czerczuk puise chez les maîtres polonais sa capacité à s’attaquer au présent. Avec une inquiétante et inhabituelle beauté. 

C’est dans une robe blanche aux armatures apparentes, un enfant de tissus bien calé dans les bras, qu’Elizabeth Czerczuk se présente au public rassemblé au bar de son théâtre. Sa démarche tournoyante et son expression étrange, méditative, fait office de signal de ralliement. Le visage assorti à la tenue de la maîtresse de maison, la tête couronnée de bandages et le corps parcouru de spasmes, la vingtaine de danseurs et comédiens de Dementia Praecox 2.0 rejoint la mère-derviche aux longs cheveux blonds. Et entame sans attendre une série de petits rituels qui nous feront traverser une partie du superbe lieu de l’artiste d’origine polonaise, dont les peintures rouges et noires et les allures de cabinet de curiosité gothique s’accordent à la mise des créatures souriantes malgré l’enfermement qu’on devine. Malgré la douleur. Quelque part entre le surréalisme et le burlesque, la compagnie d’Elizabeth Czerczuk reprend son petit manège de vie et de mort là où l’avait laissé son Requiem pour les artistes, première partie d’un triptyque sur le purgatoire qui s’achèvera au mois de mars avec Matka. Après un hommage explicite à ceux qu’elle reconnaît comme ses maîtres – parmi lesquels Tadeusz Kantor, Antonin Artaud Jerzy Grotowski, avec qui elle a travaillé à ses débuts en Pologne –, l’artiste adapte très librement Le Fou et la nonne (1923) de Stanislaw Witkiewicz. Un écrivain, philosophe et peintre assez peu connu en France mais fameux en Pologne, dont l’œuvre théâtrale fut consacrée à la recherche d’une « Forme pure ».

Scènes d’une folie peu ordinaire

Davantage visuelle, physique et musicale – excellents, Thomas Ostrowiecki à la percussion, Anne Darieu au violon et Karine Huet à l’accordéon se joignent au mouvement général – que textuelle, la pièce d’Elizabeth Czerczuk offre une expérience cathartique peu commune. Foisonnante et d’une grande précision. Immersive, mais jamais au détriment du sens, priorité de la comédienne et metteuse en scène qui cultive son entre-deux théâtral depuis son entrée au Conservatoire de Paris en 1991. À travers leurs scènes de folie débridée et tout en contrastes, la nonne rockeuse, le fou verbeux et tous les bizarres personnages de Dementia Praecox 2.0 composent en effet un miroir de notre temps dans lequel on se mire avec un bonheur mêlé d’effroi. Formés pour moitié environ au Laboratoire d’Expression Théâtrale que dirige Elizabeth Czerczuk au sein de son théâtre, les interprètes de cette fresque hybride n’ont qu’à déployer leur pantomime tressautante pour dire leur rapport au monde. Leur culte du paradoxe et leur méfiance envers l’image, qu’ils prennent visiblement plaisir à malmener lors d’une courte projection de Culture Pub et d’une distribution commentée de journaux. Tendres autant que bagarreurs, les aliénés qui investissent la belle salle transformable de deux cents places de ce théâtre si singulier n’ont guère besoin de beaucoup de mots pour nous en conter beaucoup.

Anais Heluin, La Terrasse, 20 décembre 2017

Un art total tourné vers le happening

Un art total tourné vers le happening

Vous souvenez-vous de la Giselle de Mats Ek ? C'est dans le même univers, celui d'un  hôpital psychiatrique que nous emmène par le théâtre, le mime et la danse Elizabeth Czerczuk dans un périple au cours duquel le spectateur aura tout loisir de côtoyer, voire d'étudier de près, de très près même, toutes sortes d'aliénés. En effet, en franchissant sa porte, ne rêvez pas vous retrouver confortablement assis dans un fauteuil comme vous en avez l'habitude dans un théâtre classique, n'espérez pas boire les paroles de vos comédiens préférés de la même manière que s'ils étaient sur un plateau, ne vous imaginez pas vous pâmer devant les entrechats de vos étoiles favorites comme si vous étiez à l'Opéra, ne pensez pas goûter à la musique comme lorsque vous vous trouvez vautré dans votre divan. Non, vous partagerez l'intimité de ces êtres et leurs états d'âme, vous les côtoierez comme s'ils faisaient partie de votre cercle d'amis les plus proches, vous vivrez leur quotidien tel qu’ils le vivent. Car Elizabeth Czerczuk, élève et émule de Jerzy Grotowski, polonaise tout comme lui, a éprouvé l'envie et le besoin de bousculer les traditions et de vous extraire de vos habitudes, afin de vous faire vivre aussi intensément que possible les personnages qu’elle met en scène, avec lesquels elle cohabite, auxquels ses acteurs et elle-même s’assimilent. Fondateur du « Théâtre laboratoire (Teatr Laboratorium) de Wrocław », Grotowski doit en effet sa notoriété au fait que ses spectateurs, en très petit nombre, partageaient le même espace scénique que les acteurs. Pas de décor, pas d'effets de lumière, pas de grimage, pas de costumes. Pour Grotowski, "l'acteur était le tout du théâtre et le théâtre était là pour favoriser son passage à un degré d'humanité plus vrai que le degré quotidien. Tout se jouait donc sur l'extraordinaire intensité dramatique et physique d'artistes supérieurement entraînés, sur les qualités expressives de leur voix et sur leur présence presque insoutenable dans l'espace. En dépit de son éclat parfois violent, l'action obéissait à la précision rigoureuse et comme nécessaire d'un rite". En fait, ce n’était pas un théâtre au sens habituel du terme mais plutôt un institut « scientifique » qui se consacrait à la recherche dans le domaine de l’art de l’acteur, un théâtre qui, comme l'a écrit Peter Brook, serait un "véhicule  qui entraîne ses passagers moins à représenter des rôles qu'à se connaître eux-mêmes et, surtout, à se reconnaître entre eux. (…) L'acteur est une fin, alors que le rôle est secondaire ; le rôle est un attribut du théâtre, et pas un attribut de l'acteur." 

Cette technique, fondée par conséquent "sur le travail de l’intégralité du corps et des émotions" est aussi celle d’Henryk Tomaszewski dont Elizabeth Czerczuk a également été non seulement l’élève mais, aussi, la première directrice de son théâtre après sa mort. Si la conception du spectacle chez Grotowski était davantage tournée vers le théâtre, celle de Tomaszewski l’était surtout vers le mime et la danse. Toutefois ces deux artistes partageaient le même intérêt passionnel pour toutes les formes de rituels et de pratiques contrôlées de la transe. Il en résulta la conception d’une technique corporelle plus exigeante et d’un système de représentation davantage centré sur l'identification du corps à l'objet que sur les émotions ou le rapport du sujet à l'objet. L’art d'Elizabeth Czerczuk, qui fonda en 2013 le Théâtre-laboratoire qui porte désormais son nom, résulte de la fusion des deux techniques élaborées par ses deux maîtres, Grotowski et Tomaszewski. Pour cette artiste, la participation du public à ses spectacles permet à celui-ci de se libérer de ses angoisses afin de mieux se déplacer dans l’espace de la vie. Ce lieu, qui vient tout juste d’être rénové et agrandi, lui permet désormais, outre de présenter ses spectacles, d’accueillir en résidence de nouvelles compagnies.

Eloge du monde de la folie auréolée d’une musique originale signée Sergio Gruz et Julian Julien, Dementia Praecox2.0 est le second volet d’une trilogie dont les deux autres, Requiem pour les artistes et Matka, ont été composés antérieurement. Dans cette pièce interactive vue sous l’angle de Tadeuz Kantor dont l'art s'inspirait du constructivisme, du dadaïsme et du surréalisme, se côtoient une vingtaine de personnages somptueusement nippés, tous atteints de différents types de folie à divers degrés, depuis la perte de confiance jusqu’à la folie furieuse, en passant par la prostitution par manque d’amour. Tout l’art de la chorégraphe-metteur en scène, toute sa force et son talent consistent à rendre ses personnages actuels, à faire en sorte qu'ils soient parfaitement « lisibles », à contraindre le public à partager leur état, afin "d’éveiller sa sensibilité pour qu’il comprenne les angoisses et la souffrance de ses aïeux". D’où la nécessaire promiscuité - pour ne pas dire fusion - entre acteurs-danseurs et spectateurs. Cela pourrait paraître parfois dérangeant pour ces derniers. Ce ne l’est pas, et c’est bien là le prodige car tout se passe dans la confiance et, finalement, le message est parfaitement perçu. S'il n'est pas réellement nouveau, ce processus créatif qui redimensionne le travail du comédien entraîne le public dans une véritable catharsis et permet au théâtre contemporain de se réengager dans une voie encore insuffisamment explorée.

Jean Marie Goureau, Critiphotodanse, décembre 2017

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