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Sur les traces de Jean Genet

 

Lecture chorégraphiée : sur les traces de Jean Genet

 

Notre odyssée littéraire reprend son cours le mercredi 26 avril 2023, à 19 heures (entrée libre) avec notre nouveau cycle de Lectures chorégraphiées à travers 5 auteurs d'avant-garde : Jean Genet, Harold Pinter, Witold Gombrowicz, Eugène Ionesco et Sarah Kane. Après le franc succès de nos 3 dernières lectures sur le thème de la cruauté de Tadeusz Kantor, Antonin Artaud et Samuel Beckett, embarquez à présent dans une nouvelle quête autour des thèmes de l’identité et de la sexualité.  

 

 

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Patrice BOUGON, 15 juin 2023 (mise à jour le 9  décembre 2023)

Les Bonnes de Jean Genet

Lecture chorégraphiée d’Elizabeth CZERCZUK, 26 avril 2023 au Théâtre Elizabeth Czerczuk, 20 rue Marsoulan, 75012 Paris

                                                                                          ***

Dix-huit minutes. C’est le temps d’une représentation, ou plutôt, d’une variation chorégraphique inventive, à partir de quelques motifs inscrits dans la pièce Les Bonnes de Jean Genet. Il s’agit d’un travail en cours dont une partie nous fut présentée, sous une forme inédite, non pas comme une simple représentation théâtrale, puisque le spectateur, habitué aux pièces de Genet, assiste ici, avant tout, à une chorégraphie dirigée par Elizabeth Czerczuk et dont les danseuses Ami Fujiwara, Elziebeta Swiatkowska, Roxane Nouban, et le danseur Quentin Sazolas déploient, avec talent, certaines puissances signifiantes. 

Du texte théâtral au langage du corps, il y a une sorte de traduction entre deux langues. Un apport est produit par cette traduction physique et rythmique, pour une part énigmatique, pour le plus grand plaisir du spectateur.

La phrase de Jean Genet ne disparaît pas pour autant puisque Elizabeth Czerczuk, hors-scène, fait entendre des fragments du texte de Genet qui ne sont non pas seulement dits mais proférés, selon différents tons et rythmes, de sorte que ce rapport entre voix off et scène engendre une forme qui renouvelle ce que nous pensions avoir compris de la pièce. Ce dispositif, unique en son genre, offre un supplément de sens, ouvre de nouvelles perspectives, développe ce qui était en germe dans tels détails du texte, ici remarqués par une lecture productrice de sens, par le biais d’une chorégraphie marquée par des variations de mouvements, entre expansions et rétentions. 

Rappelons rapidement l’intrigue de la pièce. Dans une maison bourgeoise, une bonne nommée Claire subit les ordres donnés, de façon méprisante, par sa patronne désignée par le mot << Madame >>. Ce n’est qu’après-coup, que le spectateur comprend que << Madame >> est, en fait, la soeur de Claire,  à savoir Solange, les deux jeunes femmes jouant à changer d’identité et à renverser les rapports de classe tout en évoquant fantasmatiquement << Monsieur >> qui se trouve en prison suite à une lettre anonyme. Cette représentation privée, cathartique qui permet à la haine et à la vengeance de s’exprimer dans l’imaginaire s’interrompt par la sonnerie d’un réveil annonçant l’arrivée prochaine de << Madame >>. Ce résumé ne donne qu’un aperçu de la pièce, d’habitude  souvent jouée, de façon réaliste, politique, ou parfois hystérique. Ce n’est pas le cas de la chorégraphie qui nous fut présentée le 26 avril 2023. La violence du texte est, à la fois, exprimée mais aussi sublimée par l’invention du geste couplée avec sa suspension. Claire et Solange engendrent par  leurs gestes, à la fois, sauvages mais aussi sacrés, une sorte de cérémonie qu’elles répètent chaque soir consistant à mettre en scène la révolte de deux bonnes et la tentative inaboutie de meurtre contre << Madame >>. Réflexivité visible sur la double scène du T.E.C.

Théâtre, poésie, chorégraphie 

Comme toujours, Genet évite tout manichéisme. L’ambiguïté des situations et l’ambivalence des relations entre les personnages interdisent donc toute lecture idéologique simplificatrice. Le texte, mais aussi les didascalies de Genet, incitent plutôt à interpréter les mots, mais aussi les gestes, en tant que métaphores. Au-delà de la signification réaliste de rapports de classes, il s’agit d’une pièce qui a une portée réflexive et qui se développe en raturant ce qui semblait évident. Au spectateur à se risquer à une interprétation qui soit attentive au travail poétique du texte, mis en valeur grâce à une chorégraphie singulière qui joue sur l’inachèvement, la rupture, l’indécision. 

Par le mouvement des corps, mais aussi par les décors, les objets (les gants, les robes, les miroirs), par le travail sur l’espace scénique (composé de deux plateaux dont l’un surplombe l’autre d’une cinquantaine de centimètres), mais aussi par la mise en scène des regards (celui des bonnes, de << Madame >>, de << Monsieur >> comme figures de l’activité du spectateur : regarder), Les Bonnes s’ouvrent à une autre dimension signifiante qui en amplifie l’ambiguïté. Chaque personnage, dans un premier temps, se contemple, de façon narcissique, dans un miroir, ajustant un vêtement, voulant fixer une image mais cette affirmation de soi dans une image figée est aussi le symptôme d’une identité en défaut.  

<< Madame >>, mais aussi << Monsieur >> immobile, debout puis assis sur le plateau surélevé situé à droite, observe avec attention, le jeu des sœurs. Plus tard, il descendra de son poste d’observation et prendra la place de << Madame >>, mimant une partie des gestes de celle-ci, prenant place sur le canapé, comme elle, écartant largement les cuisses, affirmant ainsi une position de pouvoir qui effraie mais aussi séduit les bonnes.

 Chaque personnage regarde son interlocuteur avec insistance pour en questionner l’identité, ou exprimer, avec force, son pouvoir sans qu’il y ait forcément pour autant échange de regards. La marque du plus grand mépris a en effet lieu lorsque << Madame >> profère un ordre sans regarder celle qu’elle domine socialement. Mais rien n’est simple puisque chacun semble demander à être vu pour exister. Une sorte de dialectique du maître et de l’esclave, doublé d’un rapport sado-masochiste problématisent des relations qui se modifient au fil de la pièce. 

Par sa chorégraphie, Elisabeth Czerczuk donne à voir, par le biais des mouvements, souvent syncopés du corps de ses danseuses et du danseur, une contradiction incarnée. En cela  sa lecture personnelle des Bonnes est fidèle à l’esprit de la pièce puisque Genet écrit dans une didascalie :

<< Les actrices retiendront donc leurs gestes, chacun étant comme suspendu, ou cassé. Chaque geste suspendra les actrices […] Quelquefois, les voix aussi seront comme suspendues et cassées. >>, p.9

Le rythme, le geste suspendu, la reprise et l’inachèvement

D’emblée, le spectateur est emporté, subjugué, saisi par la puissance rythmique d’une bande-son, constituée de morceaux d’origines hétérogènes, mais dont le point commun est une certaine violence, et dont les extraits notamment de Shostakovich sont les meilleurs exemples. Cette mosaïque musicale impose ou guide, comme on voudra, des gestes rapides ou lents, achevés ou suspendus qui, malgré leur violence rythmique, ne tombent jamais dans l’hystérie. Si une sorte de folie s’affirme, elle n’est pas un ajout de Elizabeth Czerczuk, elle est inscrite, de façon plus ou moins lisible, dans le texte de Genet à partir duquel Elizabeth Czerczuk invente une lecture chorégraphique, en d’autres termes, une traduction dont la syntaxe lui appartient. Occasion ici, pour nous, de saluer l’art des danseuses et du seul danseur, donnant à voir, de façon discontinue, une figure de la souveraineté, même éphémère mais aussi de la contradiction incarnée du désir (sexuel ou meurtrier) et de son refoulement.

Les mouvements du corps des bonnes évoquent, successivement, la tentative d’évasion, la blessure, la rupture en l’espace de quelques secondes. Les corps apparaissent comme encagés dans des vêtements, ou, plus précisément, emprisonnés par des dentelles, des arceaux de jupons ou des jupes crinolines. Il y aurait bien d’autres choses à dire sur lesquelles nous reviendront bientôt.

On l’aura compris, Elizabeth Czerczuk et sa troupe ont su  solliciter, à leur manière propre, la puissance métaphorique du texte en accord avec le refus du réalisme dont témoigne cette phrase de Genet à propos des Bonnes :

<< […] c’est un conte, c’est-à-dire une forme de récit allégorique […] Un conte…Il faut à la fois y croire et refuser d’y croire [..]>>, p. 11  

Patrice BOUGON, Président de la Société des amis de Genet : 

http://jeangenet.pbworks.com/w/page/5755572/FrontPage  

 

 

Beckett

© Steve Schapiro
 
 
Mercredi 27 avril - après la deuxième Lecture chorégraphiée consacrée à Antonin Artaud en mars - s'est déroulée la troisième Lecture sur Samuel Beckett, événement en collaboration avec la Théâtrothèque Gaston Baty de l’université Sorbonne Nouvelle.

Véritable parenthèse théâtrale, chacun a pu apprécier l'esthétique beckettienne de la performance, remodelée par la metteure en scène du T.E.C., Elizabeth Czerczuk. Les trois pièces mises à l'honneur pour l'occasion, Pas, Pas moi et Berceuse, ont transporté toute l'assemblée dans un univers parallèle, une soirée hors du temps.

Sur scène, les comédiens, agissant tels des pantins, étaient guidés par une contrebasse et bercés par les textes, à travers une mystérieuse voix lancinante.

L'enthousiasme suscité lors de la soirée sur Samuel Beckett a fait naître, chez Elizabeth Czerczuk et ses artistes, le désir de créer un véritable spectacle, donnant toute son ampleur à cette performance.

Représentation unique le jeudi 2 juin à 20 heures.
Mise en scène : Elizabeth Czerczuk, d’après les pièces de Samuel Beckett PasPas moi et Berceuse 
Avec : Aude Engelaere, Julie Jourdes, Frédéric Marty, Joséphine Reffay, Quentin Sassolas, Elzbieta Swiatkowska-Mentel
 
 
 
 

Aujourd’hui, c’est mon anniversaire

 
En février dernier, le T.E.C. commençait l’aventure des Lectures chorégraphiées – événement en partenariat avec la Sorbonne Nouvelle et la Théâtrothèque Gaston Baty – par une soirée consacrée à Tadeusz Kantor, figure de proue du théâtre d’avant-garde du XXe siècle, principale source d’inspiration d’Elizabeth Czerczuk.
Aujourd’hui, c’est mon anniversaire est l’œuvre ultime de T. Kantor, qui n’a pu être parachevée par le maître lui-même, décédé en décembre 1990, un mois avant la première (au Théâtre Garonne, à Toulouse). Elizabeth Czerczuk continue donc de suivre les traces de Kantor pour emmener les spectateurs d’aujourd’hui dans l’univers imaginé par ce grand créateur.

Après les prémices de cette nouvelle création, le 12 mai 2022,  suivez la deuxième étape de ce processus créatif, le jeudi 30 juin à 20 heures, avant la grande première en octobre prochain.

Nombre de places limité, réservation obligatoire.

Mise en scène et chorégraphie : Elizabeth Czerczuk inspirée de la dernière œuvre de Tadeusz Kantor avec 16 comédiens-danseurs et un quatuor musical.

 

 

Aujourd’hui c’est mon anniversaire : une reconstitution de la mémoire.

Par Sergiusz Chądzyński

1. La lecture chorégraphique

Malgré la documentation extrêmement minutieuse — partitions, photos et enregistrements vidéo — laissée par Tadeusz Kantor à la disposition du théâtre, on peut se demander s’il est possible de mettre en scène ses pièces sans la présence du maître lui-même. Ses interventions en direct pendant la performance ont fait de lui le seul gardien de ce qui reconstitue la mémoire. Il a été l’unique démiurge qui envoyait le message universel sur la condition de la nature humaine. Kantor  se sentait ni acteur ni metteur en scène, il se considérait plutôt comme l’incarnation du théâtre, un « spécialiste en soi ». Elizabeth Czerczuk répond à cette question en s’appuyant sur la dernière pièce de l’artiste : « Aujourd’hui, c’est mon anniversaire ». Kantor y a travaillé d’octobre 1989 à début décembre 1990. Alors que se déroulent les répétitions, il décède le 8 décembre 1990. La première présentation a eu lieu après sa mort, en janvier 1991, au Théâtre Garonne de Toulouse.

Dans son analyse du jeu théâtral de Kantor, Elizabeth Czerczuk a défini plusieurs étapes de travail, déterminant ainsi sa propre approche de l’œuvre. La première était une lecture chorégraphique, présentée au public le 18 février 2022. Elle était accompagnée d’une table ronde animée par Céline Hersant de la Théâtrothèque Gaston Baty avec la participation d’Aurélie Mouton-Rezzouk, chercheuse et maître de conférences à l’Institut d’études théâtrales de la Sorbonne nouvelle.

L’idée des lectures chorégraphiques s’inscrit au programme d’activités du Théâtre T.E.C. dans les domaines de la méthodologie et de la pédagogie, lesquelles, pour Elizabeth Czerczuk, font partie intégrante de l’activité artistique. La présentation d’un morceau de Kantor à une assistance plus large est une tentative d’impliquer les spectateurs dans le processus de création. Une représentation filmée de la pièce de Kantor, projetée sur le mur de la salle de théâtre, accompagnait le jeu des acteurs sur la scène. Leurs efforts étaient commentés et corrigés directement par Elizabeth Czerczuk. Aurélie Mouton-Rezzouk a évoqué cette méthode lors de la table ronde. Elle soulignait l’importance, dans le cas de cette pièce, du processus de reproduction de l’archivage de l’œuvre théâtrale. 

Comme Michał Kobiałka l’a dit dans une interview avec Dariusz Kosiński […] « Aujourd’hui c’est mon anniversaire » est une sorte de machine mnémonique compliquée qui révèle des processus concernant ce dont, comment et pourquoi nous nous souvenons. L’artiste brise lui-même toute nostalgie ou sublimation de la mémoire qui est à la base des mythes et de l’histoire nationale. .... Kantor s’écarte de l’approche traditionnelle de la mémoire et de sa fonction — de Freud aux études actuelles sur la mémoire — et il nous met au défi de nous souvenir de tout et de tout oublier. Ce conseil de la douzième Leçon milanaise fait partie d’un moyen mnémotechnique qui nous donne la possibilité, comme il l’appelle, de « répéter ». Cette répétition, incohérente avec la version originale, nous permettra de voir ce que nous faisons maintenant comme un message « rejeté », mais non « déformé » au sens où Kantor l’entend[1]

La lecture chorégraphique a montré qu’il fallait aborder la tâche d’une manière particulière. Le fait même que le fond de cette répétition – présentation soit un film d’une autre mise en scène situe tous les participants : les acteurs, le public et le metteur en scène, dans les espaces et les rôles différents. Le spectateur a participé à deux événements, deux lectures, celle du jeu dramatique et celle de la vidéo, tandis que les acteurs et le metteur en scène ont fait une seule lecture critique de la pièce. Les interventions fréquentes d’Elizabeth Czerczuk, assise derrière le pupitre du metteur en scène, ont prouvé que le processus créatif en est au stade de la recherche de sa propre forme d’expression. La démarche de diriger le spectacle n’allait pas être la même que dans le cas de Kantor. Cette fois, le metteur en scène prend sa place de façon classique, il est à l’extérieur et non à l’intérieur du spectacle, il ne joue donc pas un double rôle.

Le spectateur, quant à lui, a plutôt été conduit par un fil, semblable à celui d’Ariane, dans un laboratoire dans lequel on cherche la formule alchimique du spectacle. Comme il arrive dans ce théâtre, il doit jouer un rôle actif de catalyseur. Certes, pour ceux qui n’ont pas été confrontés à de telles méthodes, l’expérience devient très choquante. Simultanément, cela a permis au spectacle de prendre la bonne voie pour sa future version. La recherche de la mémoire chez Kantor oblige toute tentative de mise en scène de ce type de chef-d’œuvre à une création nouvelle, à trouver des moyens d’expression originaux et, maintenant, à préserver le sens de l’œuvre originale. Irena Górska déclare […] « la dernière représentation de « Aujourd’hui, c’est mon anniversaire », qui confirmera symboliquement que, d’une manière plus littérale, la biographie de l’auteur et la biographie de l’œuvre s’identifient l’une à l’autre. L’œuvre d’un artiste est donc un test de soi dans une dimension psychologique, mais aussi physique, biologique.”[2]Elizabeth Czerczuk comprend parfaitement ce message.

2. À la recherche de l’expression (la première séance dramatique chorégraphique)

La seconde étape, de la création de Czerczuk, consistait à présenter des fragments de la pièce le 12 mai : le spectateur a été confronté à une construction plus fluide, mais pas entièrement polie, ce qui était prévu. Ceux qui ont assisté à la première lecture ont pu constater à quel point le spectacle avait évolué. Cette fois-ci, nous avons eu l’occasion de participer à un essayage de la performance définitive. Le jeu des acteurs a gagné en assurance et en finesse, Elizabeth Czerczuk elle-même a interprété une scène vue dans d’autres de ses productions. Elle a aussi démontré explicitement que nous étions déjà dans son monde de rêve et dans son jardin fantastique. C’était un transfert de la réalité du texte, de sa didascalie vers une autre dimension. La méthode d’Elizabeth Czerczuk puise généreusement dans le trésor de Kantor. Comme lui, Czerczuk ne se concentre pas sur la présentation des événements dans le sens chronologique et caractéristique d’une pièce de théâtre jouée de manière classique. Elle construit des images destinées à susciter de fortes réactions émotionnelles chez le public. De plus, elle stimule l’ensemble du processus intellectuel et créatif. Ainsi, chacun peut se constituer le fil de l’intrigue littéraire à partir de ses propres fragments de souvenirs et de sentiments. La différence entre Kantor et Czerczuk réside dans les moyens d’expression. Dans l’approche de Kantor, la parole, la scénographie et l’orchestration sont des éléments indépendants. Ils collaborent. Le théâtre de Czerczuk, toutefois, radicalise l’expression et le mène à l’incarnation totale de tous les éléments. Par ailleurs, il convient de noter qu’une nouveauté dans le spectacle est l’élargissement de l’équipe de musiciens, qui peut être à l’avenir remplacera la lecture d’enregistrements sonores. Toute cette instrumentation conduit à une graduation de la tension et de la dynamique des scènes individuelles. Les images racontent à chacun de nous notre histoire personnelle : la cruauté et la tragédie de la guerre vécue directement, vue à la télévision ou sur Internet sont exprimées par un groupe d’acteurs avec des valises armées des baïonnettes. Le bruit tonitruant et la clameur de la civilisation dans la scène avec les journaux éveillent en nous divers sentiments de la réalité quotidienne. La scène avec le prêtre fait référence à notre relation compliquée avec les institutions religieuses et notre spiritualité. Les scènes de vie familiale sont chaotiques et bouleversantes. La fin du spectacle nous laisse inassouvis puisque nous ne participons qu’à une partie de la future représentation. Nous attendons la suite, contraints d’interrompre le travail sur la reconstitution de notre mémoire. La partition est suspendue pour le spectateur, tandis que le réalisateur et l’équipe sont soumis à une pression créative constante, comme l’a toujours voulu Tadeusz Kantor.

Pour la petite histoire : le 12 mai est réellement le jour de l’anniversaire d’Elizabeth Czerczuk.

3. À la recherche de l’expression (la seconde séance dramatique chorégraphique) 

Une autre répétition du spectacle, le 30 juin, a montré à quel point la pièce de Kantor peut changer sous la baguette d’Elizabeth Czerczuk. Par rapport à la performance du mois de mai, nous avons affaire à une conception plus mûre et plus raffinée. De nombreuses scènes peuvent être considérées comme bien construites et pensées dans les moindres détails. L’opposition entre les deux groupes, celle d’acteurs et celle de danseurs, en est un exemple. L’un symbolise, par la danse et le geste, tout ce qui constitue le côté sombre de notre civilisation, tandis que l’autre représente les éléments exploités par Kantor et par Gombrowicz : l’esprit de clocher, l’altérité, mais également quelque chose de honteux qui nous fait défaut malgré tout, une sensation qui nous définit d’une certaine manière, que nous le souhaitions ou non. Ceci a été souligné par les textes livrés en polonais par Barbara Orzelowska, qui a joué cette scène techniquement difficile avec une grande précision.

Alors revient la question :  la pièce est-elle fidèle à la ligne de partition de Kantor et dans quelle mesure elle s’écarte et s’envole dans l’espace défini par le concept et l’esthétique d’Elizabeth Czerczuk.

À première vue, on opterait sûrement pour la seconde hypothèse, mais ce serait une simplification excessive. La partition de Kantor peut être lue à la lettre. On peut aussi reconstruire, ce qui semble en fait plus intéressant, la mémoire de cette pièce de théâtre à travers une nouvelle expression. Elizabeth Czerczuk refuse d’être seulement attachée à la didascalie. Elle sait parfaitement que le monde de Kantor contient un message qui va bien au-delà de la lettre du texte. De plus, elle veut exploiter cette réalité dramatique à sa manière tout en préservant l’esprit de « Aujourd’hui, c’est mon anniversaire ». Une autre raison de cette approche est liée à la vision des événements par Tadeusz Kantor.

En incorporant dans son propre espace mental l’espace du théâtre, qui avait auparavant été disséqué de sa mémoire personnelle, l’artiste a créé sa place la plus intime et la plus personnelle sur scène. Il a créé un espace de mémoire personnelle revitalisée[3].

 Elizabeth Czerczuk est obligée, depuis la partition originale, d’effectuer la reconstruction de mémoire par rapport à ses propres expériences et d’interpréter le scenario selon ses critères de perception de la réalité. Le traumatisme de la Seconde Guerre mondiale, par exemple, n’étant pas son vécu direct, elle doit autrement interpréter les scènes afin d’obtenir l’effet souhaité et la crédibilité du message. Le personnage de la victime de la guerre joué par Zbigniew Rola est la meilleure preuve de ce choix. Il en va de même pour les autres scènes.

Comme nous en sommes encore à l’étape des répétitions et des essais, une réponse définitive concernant cet aspect de la pièce sera donnée lors de la représentation finale en octobre de cette année. N’oublions pas que dans cette production, nous avons assisté à un spectacle, certainement beaucoup plus intéressant que le précédent, mais seulement en forme d’une répétition.

[1]Aujourd’hui, c'est mon anniversaire : une reconstitution de la mémoire.https://www.cricoteka.pl/pl/nie-deformowac-rozmowa-michala-kobialki-i-dariusza-kosinskiego/. Le passage traduit par S.Chądzyński.

[2] Irena Górska, Doświadczenie jako próba dzieła - próba siebie. Pamiętnik Literacki CIII, 2012, c. 2 p.11. Le passage traduit par S. Chądzyński.

[3] Marek Pieniążek, Akt twórczy jako mimesis, „Dziś są moje urodziny 0statni spektakl Tadeusza Kantora, Universitas, Kraków 2005.p. 86. Le passage traduit par S. Chądzyński. 

Conférence Voyage en Catharsis

Journée de conférences organisée dans le cadre du Laboratoire de Radicalité Artistique

 Le 1er octobre 2021 de 10 h 30 à 21 h

Énoncée par Aristote, puis reprise par la psychanalyse, la catharsis, purification de l’âme par l’art, vient au secours de l’Homme pour l’aider à surmonter ses angoisses.

La catharsis qui nourrit le travail et les recherches d’Elizabeth Czerczuk offre au public un art immersif et total. La metteure en scène considère que le théâtre doit réveiller les émotions et les pensées positives, constituer une expérience permettant de se purger à travers la vision de la beauté. « Pour moi, dit-elle, l’art est lié à la beauté et à la psyché humaines. Je considère qu’aujourd’hui le spectateur a besoin d’un art qui non seulement le touche émotionnellement, mais aussi agit sur tous les sens, réveille le sentiment esthétique et lui apporte un réconfort. »

Ce « voyage » d’une journée au cœur des passions humaines s’érigera contre l’aliénation, la mécanisation et la solitude, omniprésentes dans nos sociétés. Il sera mené par des spécialistes de renom : sociologues, psychologues, dramaturges et psychanalystes, tels que Jean-Louis Bishoff, Frédéric Vincent, Michel Maffesoli ou Amine Benyamina. Une séance d’hypnose « créative », suivie d’extraits inédits du spectacle Dementia Tremens d’Elizabeth Czerczuk, cloront la journée. Un buffet cathartique sera à découvrir à chaque entracte et à la fin de la journée.

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10 h 30 : ouverture des portes, et café au bar et dans le jardin du théâtre

11 heures : Jean-Louis Bischoff – Catharsis, sacré et pop culture : enquête à partir des rave party

Docteur en philosophie, diplômé de l’institut de formation pour l’étude et l’enseignement des religions (IFER) Jean-Louis Bischoff a publié une vingtaine d'ouvrages dont une dizaine porte sur le fait religieux ; il enseigne dans différentes écoles d'arts appliqués et dirige l'école doctorale de la fédération européenne des écoles (FEDE).

Pour inaugurer cette journée de conférences, Jean-Louis Bischoff reviendra sur la définition de la catharsis, avant de présenter ses réflexions autour de l’ambivalence et la recomposition du sacré dans nos sociétés contemporaines en s’appuyant sur l’exemple des rave party.

12 heures : Frédéric Vincent La catharsis dans la psychanalyse

Dramaturge, sociologue et psychanalyste, Frédéric Vincent est le président de l’Association des Psychanalystes Européens. Ses recherches se placent dans la continuité des penseurs du cercle Eranos (Jung, Eliade, Durand) et décrivent la façon dont les productions imaginaires contemporaines réhabilitent le pouvoir du mythe et du sacré, malgré la vision désenchantée et iconoclaste imposée par nos institutions surplombantes. Il présentera l'exploitation scientifique du concept de catharsis par Freud, Jung et Hillman, en nous expliquant les différentes manières d'utiliser la catharsis comme thérapie.

 13 heures : pause déjeuner – buffet cathartique accompagné par les chansons cathartiques de Jean-Marc Lhabouz, musicien et psychanalyste

 15 heures : Michel Maffesoli – De l’ère des révoltes au ré-enchantement cathartique du monde 

Sociologue et théoricien de l’imaginaire, ancien élève de Gilbert Durand et de Julien Freund, Michel Maffesoli est désormais professeur émérite à la Sorbonne et membre de l'Institut universitaire de France. Il présentera son œuvre internationalement reconnue, Soulèvement et Catharsis. Son intervention portera sur le règne de la rationalité, de la technicité et de l'individualité qui étouffent l’humanité, entraînant une ère des révoltes participant néanmoins au ré-enchantement cathartique du monde. Elle sera suivie d’une séance de dédicaces.

 16 heures : pause

 16 h 30 : Amine Benyamina – La santé publique, enjeu culturel 

Psychiatre et professeur des universités à la faculté de médecine de Paris-XI, chef du département de psychiatrie et d’addictologie de l’hôpital Paul-Brousse, il est spécialiste des addictions, qu’il s’agisse de drogues, d’alcool, de jeux d’argent ou de sexe. Il est également président de la Fédération française d’addictologie. Suivant les évolutions de la société et les nouvelles addictions dans les sociétés occidentales, il viendra questionner et soulever les origines de ces addictions, le rôle de la santé publique face à ces dernières ainsi que la vertu cathartique de l’art.

 17 h 30 : Samantha Mergui – Hypnose créative

Psychanalyste et hypnotiseuse, Samantha Mergui proposera un moment de relaxation et d’état de conscience particulier afin de se connecter ensemble à notre inconscient et de plonger dans l’imaginaire. Cet atelier expérimental, mené en collaboration avec la metteure en scène Elizabeth Czerczuk, aura pour objectif de s’élever au-delà du galop de la vie quotidienne et de s’immerger dans l’univers du T.E.C. 

19 h 30 : pause

20 heures : Elizabeth Czerczuk – Dementia Tremens

La journée se clora par un temps créatif et imaginaire, avec des extraits du dernier spectacle d’Elizabeth Czerczuk, Dementia Tremens. Un spectacle inédit avec une bande-son originale accompagnée de musiciens sur scène, interprété par une quinzaine de comédiens et danseurs, où s’entrechoquent la folie des autres et la nôtre. Pour ce spectacle immersif, l’espace du T.E.C. se transformera dans sa totalité en hôpital psychiatrique où la nature aura son rôle à jouer.  Un moment partagé durant lequel chacun pourra participer à la libération des émotions.

 

Tarif plein (journée complète conférence + spectacle) : 20 euros

Tarif réduit (étudiant et demandeur d'emploi) : 10 euros

Programme Festival des Formes Radicales 2021

Proposez votre projet artistique !

« C.A.T.H.A.R.T.I.Q.U.E. » : mot-clé pour entrer dans l'esprit de notre deuxième édition du Festival des Formes Radicales, du 21 au 24 octobre 2021.
Durant quatre jours, les artistes sélectionnés avec leur œuvre : théâtrale, picturale, musicale... s'efforceront, comme dirait Jerzy Grotowski, de « toucher plus que la vérité du quotidien ». 

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Cette année, nous rendrons hommage au plus grand réformateur du théâtre du XXe siècle, créateur du Théâtre Laboratoire en Pologne, professeur au Collège de France, Jerzy Grotowski.

Début d’abécédaire pour vous inspirer… 


 

« A » comme Absurde

L'homme naît sans but précis, contrairement aux objets qui, eux, en ont un. Sartre est bien d'accord. À chacun de donner du (non-)sens aux actions de sa vie. Entrez dans notre absurdité !

Inspirez-vous de la condition humaine : 

- la solitude de l'homme face au monde qui le dépasse ;  

- l'écoulement infini du temps, il n'y a ni présent ni avenir, seulement les virus ;  

- le caractère machinal et répétitif de l'existence : métro, pas de boulot, dodo.

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Comment procéder :

- mélangez le tragique et le comique, répétez les actions obsessionnellement, cherchez les situations les plus ridicules ;

- abstenez-vous des conventions théâtrales, cultivez l'absurdité des personnages ;

- jouez avec les mots, cherchez des dialogues de sourds et développez l'expression corporelle au T.E.C.


 

Quelles œuvres sont admises ?

Toute œuvre à vocation « artistique » originale, radicale, méta-physique, cathartique, éphémère ou même durable ! 

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4 catégories pour participer : 

- littérature (poèsie, roman, conte, essai…) ;  

- arts plastiques (dessin, peinture, collage, sculpture) ;

- arts vivants (théâtre, danse, chant, musique…) ;

- cinéma, vidéo, numérique.

Joignez-nous au 06 12 16 48 39 pour plus d’informations.

Adressez votre projet artistique à : contact@theatreelizabethczerczuk.fr


 

Pour concourir au Festival des Formes Radicales

Adressez-nous votre projet sous la forme la plus adéquate : synopsis, textes des œuvres, maquette, vidéo… à : contact@theatreelizabethczerczuk.fr 

Vous pouvez aussi le déposer directement au T.E.C.  

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Le jury de l’édition 2021 sera composé de praticiens de l’art, de philosophes, de dramarturges et d’acteurs culturels sélectionnés et réunis autour d’Elizabeth Czerczuk. La commission examinera toutes les œuvres et une rencontre individuelle sera organisée pour chaque artiste. 


 

Pour les projets retenus

Les œuvres retenues seront exposées et mises en valeur durant le Festival et promues sur tout nos médias : trimestriel, lettre d'information, réseaux sociaux, journal... 

Après le Festival, nous vous proposerons une collaboration autour de votre œuvre au sein de notre théâtre. Trois lauréats entreront en résidence artistique au T.E.C. pour la création d'une œuvre hybride en 2022.

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Théâtre Elizabeth Czerczuk
20 rue Marsoulan
75012 Paris
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