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Edito 2026/2027

EXCENTRICITÉ : RIRE, RÉVOLUTION, ESPRIT

 

Passagers de la tempête

Passagers de la tempête

Dans cette maison nous sommes nés

Dans ce monde nous sommes jetés

Comme un chien sans son os

Comme un acteur empruntable

[…]

Jim Morrison (The Doors, Riders on the Storm, 1971)

 

Explorons, en cette nouvelle saison théâtrale 2026/2027, le thème de l'excentricité, révélé tant par le statut singulier des artistes qui ont nourri nos recherches que par la nature de leur œuvre. Adam Mickiewicz, Stanisław Wyspiański, Stanisław I. Witkiewicz, Tadeusz Kantor, Bogusław Schaeffer et Roland Topor ; chacun, à sa manière, s'affranchit de la bienséance et des conventions esthétiques de son époque avec une audace parfois teintée de nonchalance.

De l'émergence du romantisme et des drames subversifs du jeune Mickiewicz tels Les Aïeux (1823), aux gestes scéniques postmodernes de l’« acteur instrumental » de Schaeffer, parfaitement conscient de son artificialité métathéâtrale, ces auteurs soulèvent une question fondamentale pour l'humanité et l'artiste : où suis-je, à quoi suis-je semblable ? Que deviendra mon monde si je sors du cadre rassurant de mon milieu et, finalement, de ma propre image de moi-même ? De telles interrogations sont souvent le point de départ d'une façon révolutionnaire de penser et vivre le monde.

La littérature contemporaine ne brosse pas le portrait d'êtres accomplis, en harmonie avec leur environnement, autrui et eux-mêmes. Elle souligne l'inaptitude, la nature indéfinissable de l'existence. Là où Nietzsche décèle une constance inébranlable dans l’accomplissement du « projet humain », Witkacy, dans son roman L'Inassouvissement (1930), perçoit « des strates d'étrangeté innommable » chez ces êtres lancés dans la quête perpétuelle de leurs propres reflets.

L'art ne peut figer platement leurs destins : les théâtres de Kantor et de Schaeffer le savent bien. Le premier travaille la mémoire humaine en animant comme par un spectacle de marionnettes sa « pauvre petite pièce de l'imagination » imprégnée d'éclats incomplets du passé. Le second, assurément excentrique, est aussi extatique car il est prêt à relever tous les défis que lui lance le théâtre et ses possibilités inépuisables – possibilités qui s’ouvrent lorsque nous nous arrachons à la gravité de ce qui nous définit et, par conséquent, nous limite.

 

  Cette saison, une Lecture chorégraphiée rendra ainsi hommage à Bogusław Schaeffer (1929-2019), considéré comme le pape des excentriques et des avant-gardistes de Pologne et que j’ai eu la chance de connaître. Sa production musicale et théâtrale est un élan de liberté et d’improvisation par lequel l’artiste apprend ce qui est bon. Je souhaite vous présenter l’une de ses créations, Promenades dans le parc, qu’il m’a offerte, écrite spécialement pour ma dramaturgie du corps dont le mouvement, à l’instar de la musique, est le matériau fondamental.

Nous reviendrons aussi à Kantor, le fameux démiurge de Cracovie. Aujourd’hui, c’est mon anniversaire, inspiré de sa dernière partition inachevée de 1991, est un hommage que je lui rends, sur la scène de mon théâtre. Il ne s’agit pas de remplacer, mais de prolonger, avec justesse je l’espère, la teneur de son théâtre des essences, dont l’écrivain Jan Kott dira qu’une « comédie humaine universelle et tragique » s’y déploie. Kantor puise des images, symboles, citations chez Mickiewicz, Witkacy, Wyspiański ou Gombrowicz. En faisant de même, je nourris au T.E.C. ce palimpseste polonais d’envergure mondiale et intemporelle.

Le diptyque Eros-Hypnos, otwarta brama, présenté dans sa version intégrale cet octobre, s’inspire effectivement des Noces de Wyspiański (1901) et des fragments de la section rituelle des Aïeux de Mickiewicz. Croyant que les artistes excentriques se rejoignent et se complètent toujours par-delà les époques, nous avons enrichi ce répertoire de textes poétiques et philosophiques contemporains. Dans cette interpénétration d’espaces apparemment hermétiques, bien que les excentriques apprécient les aventures solitaires, le « sens de la participation » est une force indéniable.

Une autre Lecture chorégraphiée s’attachera à l’œuvre de Roland Topor. Peintre, écrivain, maître de l’absurde noir, il s’est délibérément tenu à l’écart de l’émulation artistique parisienne de son temps. À l’image de Witkacy, surnommé le « fou de Krupówki », et de Schaeffer, interdit de diffusion radiophonique par le régime communiste en raison de sa prétendue folie, Topor jouissait de sa marginalité et en tirait son impulsion créatrice. En 1962, il fonde Panique, collectif artistique sans but ni programme, un « anti-mouvement », aimait-il dire, qui invoque la figure mythologique du dieu Pan. Incarnation de la nature animale et humaine, ce dernier est obscurément lié aux excès, à l’érotisme, à la mort — motifs récurrents dans l’œuvre de l’auteur des Mémoires d’un vieux con (1975).

Espérons que nous serons à la hauteur de l’inventivité truculente de cet excentrique qui, flâneur invétéré à l’œil acerbe arpentant les rues de Paris, écumait les cafés avec ses amis et en tirait des dessins raillant les vanités et hiérarchies de ce monde, qui s’estompent toutes en fumée.

 

   Que ce soit par l’imbrication de mondes parallèles, entre vie et mort, passé et présent ; par la figuration de l’épuisement métaphysique et du chaos de notre époque, chacun de ces excentriques, enraciné dans la matière de la vie, cherche avec ferveur sa propre représentation de la réalité. Leur objectif est avant tout d’élargir le champ du savoir et des sensations.

Alors outrepassons les zones familières, expérimentons, improvisons, rions, synthétisons des émotions inattendues. Witkacy et probablement Schaeffer seraient d’accord avec Nietzsche qui observait que « l’échappatoire à l’ennui est la mère des arts ».

Elizabeth Czerczuk

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