Entre Witkacy et Elizabeth Czerczuk, câest lâamour polack

La reine Elizabeth et ses sept danseuses expressives
Câest un théùtre, comme le T du titre lâindique, fondĂ© et dirigĂ© par une crĂ©ature made in Poland pur jus, EC, Elizabeth Czerczuk. Dâailleurs, le nom de cette crĂ©ature â plus quâune femme, câest une crĂ©ature en lĂ©vitation dans plusieurs Ă©poques â se dĂ©cline partout : sur les marches des escaliers et les palissades de son théùtre, sur les affiches. Elle est au centre de tout et le plus souvent des spectacles quâelle met en scĂšne et dont elle est lâastre autour duquel tournent des Ă©toiles, en particulier un chĆur de sept danseuses (chiffre sacrĂ© des contes) formĂ©es (elle a aussi ouvert une Ă©cole) ou transformĂ©es par elle en actrices expressives.
Des mannequins au garde-Ă -vous Ă©trangement parĂ©s vous accueillent dans le couloir tenant lieu de hall de cet endroit plus proche de la maison hantĂ©e de fantĂŽmes que dâun impersonnel théùtre habituel. Deux affiches de Tadeusz Kantor (lâune de La Classe morte, lâautre de Wielopole Wielopole) gardent le bar oĂč la barmaid Anne-CĂ©cile bat des cils en vous servant un excellent CorbiĂšres que son caviste favori vient de lui dĂ©nicher. A deux pas de lĂ , tutoyant la nuit, se tient un jardin verdoyant oĂč les fumeurs sont les bienvenus. C'est ainsi que, degrĂ© par degrĂ©, on glisse hors du temps.
Alors, guidĂ©s par deux pompiers ou soldats rescapĂ©s des premiĂšres guerres du XXe siĂšcle, aprĂšs un arrĂȘt devant une baignoire vide â objet rĂ©current de bien des spectacles polonaisâ , on gagne le sous-sol sans fenĂȘtres oĂč, entre des murs noirs, un spectacle inspirĂ© va vous aspirer : Les Inassouvis.
Witkacy, artiste polonais Ă tout faire
Le titre fait rĂ©fĂ©rence Ă LâInassouvissement, lâun des grands romans du Polonais Stanislaw Ignacy Witkiewicz dit Witkacy aussi douĂ© pour les romans, les essais, la peinture et la photographie que pour le théùtre. On doit la traduction dâune grande partie des ses Ćuvres Ă lâinfatigable Alain Van Crugten (ouvrages parus Ă LâAge dâhomme). LâInassouvissement est un roman oĂč Witkacy met beaucoup de sa vie tout en Ă©crivant un roman dâanticipation oĂč il prĂ©voit, dans les annĂ©es 30, que les Chinois seront un jour les maĂźtres du monde.
Dans ses Souvenirs de Pologne, texte Ă©crit dans les annĂ©es 60, Witold Gombrowicz raconte que Bruno Schulz, Witkiewicz et lui formaient un groupe. Les deux autres ne sont plus lĂ pour Ă©tayer ses dires. Witkiewicz se suicida en 1939, lors de lâinvasion de la Pologne par les troupes russes et allemandes. Schulz sera tuĂ© en 1942 dans une rue, par la Gestapo, de deux balles dans la tĂȘte. Gombrowicz, aprĂšs un long exil argentin, vĂ©cut en France oĂč il mourut Ă Vence en 1969.
De ces trois auteurs, Witkiewicz est sans doute le moins connu en France oĂč on le connaĂźt (un peu) par son théùtre. En Pologne, sa notoriĂ©tĂ© nâest plus Ă faire. Ses Ćuvres peintes, dont celles de sa fameuse firme des portraits, sont exposĂ©es dans les musĂ©es ; ses photographies, dont bon nombre dâautoportraits cocasses, ont fait lâobjet de publication et son théùtre irrigue toute lâhistoire du théùtre polonais depuis les annĂ©es 50. La comparaison est un peu bancale mais on peut dire que Witkacy joua en Pologne un rĂŽle semblable Ă celui dâAntonin Artaud en France. Tous deux, contemporains, ont Ă©crit des essais sur le théùtre, dialoguant Ă distance sans se connaĂźtre.
DiffĂ©rence notable, Witkiewicz laisse derriĂšre lui une foison de piĂšces de théùtre. Tadeusz Kantor en a mis (librement) en scĂšne plusieurs, dont Les Cordonniers et La Poule dâeau. Lâun des premiers spectacles de Krystian Lupa entrait avec une fougue dĂ©bridĂ©e dans Les Pragmatistes, piĂšce sur laquelle FĂ©lix Guattari devait livrer quelques rĂ©flexions.
Une chorégraphie théùtralisée
Rien dâĂ©tonnant donc Ă ce que la polonaise Elizabeth Czerczuk rĂ©unisse en les refondant dans Les Inassouvis trois de ses spectacles prĂ©cĂ©dents (soit une reprĂ©sentation de trois heures avec deux entractes), chacun Ă©tant trĂšs librement inspirĂ© par un texte de Witkiewicz et remodelĂ© : DĂ©mentia Praecox 2.0 (dâaprĂšs Le Fou et la Nonne), Matka (La MĂšre) et Requiem pour les artistes. Figure rĂ©currente de Witkiewicz et du spectacle, celle de la mĂšre, incarnĂ©e par Elizabeth Czerczuk, et dont les sept danseuses sont comme autant de variations et avatars. Elle fait face Ă des hommes improbables qui apparaissent comme des esclaves ou les mouches du coche. Les costumes, aussi magnifiques quâextravagants, signĂ©s par la Polonaise Joanna Jasko-Sroka ne sont pas pour rien dans le voyage dans le temps oĂč nous entraĂźne Les Inassouvis.
Ce qui unit lâensemble, câest une chorĂ©graphie théùtralisĂ©e, organisĂ©e en tableaux. Y sont rĂ©currents le grotesque bricolĂ© des costumes, les portes coulissantes, les parois pivotantes, les maquillages expressionnistes, les gestes dâautomates dĂ©sarticulĂ©s. On y croise aussi des accessoires surprenants comme ce pĂ©nis gĂ©ant, semble-t-il directement inspirĂ© par un dessin de Witkiewicz datant de 1931 et ainsi lĂ©gendĂ© : « Eulalie prĂ©fĂ©rant une certaine chose dans le style gothique Ă mort que de la donner Ă quelquâun de plus capable dans certaines choses ». Câest peut-ĂȘtre plus encore dans les dessins et les peintures de son auteur fĂ©tiche que la metteuse en scĂšne Elizabeth Czerczuk sâinspire. Autre exemple : ce dessin dâun « dĂ©filĂ© de masques sous-carnavalesques » datant de 1932 (voir Anna MiciĆska, Witkacy, la vie et lâĆuvre, Ă©ditions Interpress-Varsovie). Les mots ici sont presque superflus. Quand ils sâinstallent, ce qui arrive parfois, le charme sâĂ©tiole.
Kantor (dont sont citĂ©es les tables dâĂ©colier de La Classe morte) et Grotowski sont pour la directrice du TEC des phares qui lâĂ©clairent, lâun pour le corps, lâautre pour lâespace, sans pour autant chercher Ă les imiter. « Je ne cherche pas Ă refaire du Grotowski ni du Kantor mais Ă inventer un théùtre physique et spirituel qui doit beaucoup Ă Marcel Marceau [dont elle fut lâĂ©lĂšve] et Ă dâautres artistes dont jâai eu le bonheur de croiser la trajectoire », explique-t-elle dans le second numĂ©ro de la revue publiĂ©e par le TEC.
Dans lâhĂ©ritage dĂ©complexĂ© dâun théùtre gestuel polonais, celui de JĂłzef Szajna (1922-2008) et celui de Henryk Tomaszewski (1919-2001), Elizabeth Czerczuk crĂ©e des ambiances Ă la fois Ă©tranges et dĂ©suĂštes, oĂč lâĂ©clairage et la musique originale (Sergio Cruz, Julian Julien et Karine Huet) jouent bien leur partition.
Chaque soir, avant dâentrer en scĂšne, elle songe sans doute Ă rĂ©aliser ce vĆu de Witkacy : « En sortant du théùtre, on doit avoir lâimpression de sâĂ©veiller de quelque sommeil bizarre, dans lequel les choses les plus ordinaires avaient le charme Ă©trange, impĂ©nĂ©trable et caractĂ©ristique du rĂȘve et qui ne peut se comparer Ă rien dâautre. » Il est vrai que le théùtre gestuel du TEC, dans sa clĂŽture et son confinement, ne ressemble Ă aucun autre.
