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Entre Witkacy et Elizabeth Czerczuk, c’est l’amour polack

 
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Du théùtre qu’elle a amĂ©nagĂ© dans le XIIe arrondissement de Paris, une actrice, metteuse en scĂšne et chorĂ©graphe polonaise a fait un antre oĂč l’on croise les fantĂŽmes de Kantor, Grotowski ou Schulz, mais d’abord celui de Stanislas Ignacy Witkiewicz dit Witkacy. La preuve par Les Inassouvis.
 
 
ScÚne de la trilogie "Les inassouvis" © dr Les Inassouvis, 2018. Tous droits réservés.
 
Paris compte dĂ©sormais une nouvelle enclave polonaise. Tous les amoureux de la Pologne, de ses Ă©crivains et de ses artistes, connaissent la librairie polonaise boulevard Saint-Germain, beaucoup aiment aussi aller fureter Ă  la bibliothĂšque polonaise sur l’üle Saint-Louis, lieu chargĂ© d’histoire oĂč l’on peut assister Ă  des confĂ©rences ou encore voir l’exposition permanente et d’autres temporaires. Ils peuvent dĂ©sormais venir respirer l’air du pays au TEC. Et tous les amoureux des arts du spectacle sont les bienvenus dans ce lieu peu ordinaire.
 
La reine Elizabeth et ses sept danseuses expressives

C’est un théùtre, comme le T du titre l’indique, fondĂ© et dirigĂ© par une crĂ©ature made in Poland pur jus, EC, Elizabeth Czerczuk. D’ailleurs, le nom de cette crĂ©ature – plus qu’une femme, c’est une crĂ©ature en lĂ©vitation dans plusieurs Ă©poques â€“ se dĂ©cline partout : sur les marches des escaliers et les palissades de son théùtre, sur les affiches. Elle est au centre de tout et le plus souvent des spectacles qu’elle met en scĂšne et dont elle est l’astre autour duquel tournent des Ă©toiles, en particulier un chƓur de sept danseuses (chiffre sacrĂ© des contes) formĂ©es (elle a aussi ouvert une Ă©cole) ou transformĂ©es par elle en actrices expressives.

Des mannequins au garde-Ă -vous Ă©trangement parĂ©s vous accueillent dans le couloir tenant lieu de hall de cet endroit plus proche de la maison hantĂ©e de fantĂŽmes que d’un impersonnel théùtre habituel. Deux affiches de Tadeusz Kantor (l’une de La Classe morte, l’autre de Wielopole Wielopole) gardent le bar oĂč la barmaid Anne-CĂ©cile bat des cils en vous servant un excellent CorbiĂšres que son caviste favori vient de lui dĂ©nicher. A deux pas de lĂ , tutoyant la nuit, se tient un jardin verdoyant oĂč les fumeurs sont les bienvenus. C'est ainsi que, degrĂ© par degrĂ©, on glisse hors du temps.

Alors, guidĂ©s par deux pompiers ou soldats rescapĂ©s des premiĂšres guerres du XXe siĂšcle, aprĂšs un arrĂȘt devant une baignoire vide – objet rĂ©current de bien des spectacles polonais– , on gagne le sous-sol sans fenĂȘtres oĂč, entre des murs noirs, un spectacle inspirĂ© va vous aspirer : Les Inassouvis.

Witkacy, artiste polonais Ă  tout faire

Le titre fait rĂ©fĂ©rence Ă  L’Inassouvissement, l’un des grands romans du Polonais Stanislaw Ignacy Witkiewicz dit Witkacy aussi douĂ© pour les romans, les essais, la peinture et la photographie que pour le théùtre. On doit la traduction d’une grande partie des ses Ɠuvres Ă  l’infatigable Alain Van Crugten (ouvrages parus Ă  L’Age d’homme). L’Inassouvissement est un roman oĂč Witkacy met beaucoup de sa vie tout en Ă©crivant un roman d’anticipation oĂč il prĂ©voit, dans les annĂ©es 30, que les Chinois seront un jour les maĂźtres du monde.

Dans ses Souvenirs de Pologne, texte Ă©crit dans les annĂ©es 60, Witold Gombrowicz raconte que Bruno Schulz, Witkiewicz et lui formaient un groupe. Les deux autres ne sont plus lĂ  pour Ă©tayer ses dires. Witkiewicz se suicida en 1939, lors de l’invasion de la Pologne par les troupes russes et allemandes. Schulz sera tuĂ© en 1942 dans une rue, par la Gestapo, de deux balles dans la tĂȘte. Gombrowicz, aprĂšs un long exil argentin, vĂ©cut en France oĂč il mourut Ă  Vence en 1969.

De ces trois auteurs, Witkiewicz est sans doute le moins connu en France oĂč on le connaĂźt (un peu) par son théùtre. En Pologne, sa notoriĂ©tĂ© n’est plus Ă  faire. Ses Ɠuvres peintes, dont celles de sa fameuse firme des portraits, sont exposĂ©es dans les musĂ©es ; ses photographies, dont bon nombre d’autoportraits cocasses, ont fait l’objet de publication et son théùtre irrigue toute l’histoire du théùtre polonais depuis les annĂ©es 50. La comparaison est un peu bancale mais on peut dire que Witkacy joua en Pologne un rĂŽle semblable Ă  celui d’Antonin Artaud en France. Tous deux, contemporains, ont Ă©crit des essais sur le théùtre, dialoguant Ă  distance sans se connaĂźtre.

DiffĂ©rence notable, Witkiewicz laisse derriĂšre lui une foison de piĂšces de théùtre. Tadeusz Kantor en a mis (librement) en scĂšne plusieurs, dont Les Cordonniers et La Poule d’eau. L’un des premiers spectacles de Krystian Lupa entrait avec une fougue dĂ©bridĂ©e dans Les Pragmatistes, piĂšce sur laquelle FĂ©lix Guattari devait livrer quelques rĂ©flexions.

Une chorégraphie théùtralisée

Rien d’étonnant donc Ă  ce que la polonaise Elizabeth Czerczuk rĂ©unisse en les refondant dans Les Inassouvis trois de ses spectacles prĂ©cĂ©dents (soit une reprĂ©sentation de trois heures avec deux entractes), chacun Ă©tant trĂšs librement inspirĂ© par un texte de Witkiewicz et remodelĂ© : DĂ©mentia Praecox 2.0 (d’aprĂšs Le Fou et la Nonne), Matka (La MĂšre) et Requiem pour les artistes. Figure rĂ©currente de Witkiewicz et du spectacle, celle de la mĂšre, incarnĂ©e par Elizabeth Czerczuk, et dont les sept danseuses sont comme autant de variations et avatars. Elle fait face Ă  des hommes improbables qui apparaissent comme des esclaves ou les mouches du coche. Les costumes, aussi magnifiques qu’extravagants, signĂ©s par la Polonaise Joanna Jasko-Sroka ne sont pas pour rien dans le voyage dans le temps oĂč nous entraĂźne Les Inassouvis

 
Elizabeth  Czerczuk dans "Les inassouvis" © dr Elizabeth Czerczuk dans Les Inassouvis, 2018. Tous droits rĂ©servĂ©s. 
 

Ce qui unit l’ensemble, c’est une chorĂ©graphie théùtralisĂ©e, organisĂ©e en tableaux. Y sont rĂ©currents le grotesque bricolĂ© des costumes, les portes coulissantes, les parois pivotantes, les maquillages expressionnistes, les gestes d’automates dĂ©sarticulĂ©s. On y croise aussi des accessoires surprenants comme ce pĂ©nis gĂ©ant, semble-t-il directement inspirĂ© par un dessin de Witkiewicz datant de 1931 et ainsi lĂ©gendĂ© : « Eulalie prĂ©fĂ©rant une certaine chose dans le style gothique Ă  mort que de la donner Ă  quelqu’un de plus capable dans certaines choses Â». C’est peut-ĂȘtre plus encore dans les dessins et les peintures de son auteur fĂ©tiche que la metteuse en scĂšne Elizabeth Czerczuk s’inspire. Autre exemple : ce dessin d’un « dĂ©filĂ© de masques sous-carnavalesques » datant de 1932 (voir Anna MiciƄska, Witkacy, la vie et l’Ɠuvre, Ă©ditions Interpress-Varsovie). Les mots ici sont presque superflus. Quand ils s’installent, ce qui arrive parfois, le charme s’étiole.

Kantor (dont sont citĂ©es les tables d’écolier de La Classe morte) et Grotowski sont pour la directrice du TEC des phares qui l’éclairent, l’un pour le corps, l’autre pour l’espace, sans pour autant chercher Ă  les imiter. « Je ne cherche pas Ă  refaire du Grotowski ni du Kantor mais Ă  inventer un théùtre physique et spirituel qui doit beaucoup Ă  Marcel Marceau [dont elle fut l’élĂšve] et Ă  d’autres artistes dont j’ai eu le bonheur de croiser la trajectoire Â», explique-t-elle dans le second numĂ©ro de la revue publiĂ©e par le TEC.

Dans l’hĂ©ritage dĂ©complexĂ© d’un théùtre gestuel polonais, celui de JĂłzef Szajna (1922-2008) et celui de Henryk Tomaszewski (1919-2001), Elizabeth Czerczuk crĂ©e des ambiances Ă  la fois Ă©tranges et dĂ©suĂštes, oĂč l’éclairage et la musique originale (Sergio Cruz, Julian Julien et Karine Huet) jouent bien leur partition.

Chaque soir, avant d’entrer en scĂšne, elle songe sans doute Ă  rĂ©aliser ce vƓu de Witkacy : « En sortant du théùtre, on doit avoir l’impression de s’éveiller de quelque sommeil bizarre, dans lequel les choses les plus ordinaires avaient le charme Ă©trange, impĂ©nĂ©trable et caractĂ©ristique du rĂȘve et qui ne peut se comparer Ă  rien d’autre. » Il est vrai que le théùtre gestuel du TEC, dans sa clĂŽture et son confinement, ne ressemble Ă  aucun autre.

 
Jean-Pierre Thibaudat, Blog Médiapart Balagan, le blog de Jean-Pierre Thibaudat, 27 octobre 2018
 
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Un RĂȘve hallucinĂ©, une ExpĂ©rience singuliĂšre Ă  nulle autre pareille

 

Dans le prolongement des Ɠuvres prĂ©cĂ©demment créées, Elizabeth Czerczuk invite Ă  vivre avec sa troupe un rĂȘve hallucinĂ©, une expĂ©rience singuliĂšre Ă  nulle autre pareille.    

Etonnant lieu, qui reflĂšte dans sa conception mĂȘme l’originalitĂ© et l’engagement profond de l’art théùtral selon Elisabeth Czerczuk. Une atmosphĂšre rouge grenat, un beau jardin, un bar accueillant, divers objets insolites, dont d’extravagants mannequins
 L’attente mĂȘme du dĂ©but de la reprĂ©sentation se rĂ©vĂšle ici inhabituelle. BientĂŽt surgissent dans le bar deux militaires casquĂ©s inquiĂ©tants et grotesques Ă  la dĂ©marche saccadĂ©e, rejoints ensuite par la vingtaine d’artistes qui composent la troupe. Une assemblĂ©e contrastĂ©e et saisissante d’aliĂ©nĂ©s fantomatiques qui nous convoquent dans l’antre du théùtre pour partager un rĂȘve hallucinatoire, une expĂ©rience cathartique qui unit dans un mĂȘme Ă©lan tout ce qui la compose. SinguliĂšre, cette expĂ©rience l’est assurĂ©ment. Des costumes et maquillages expressionnistes, des mots profĂ©rĂ©s en plusieurs langues – française, polonaise, hongroise, espagnole, italienne
 -, une chorĂ©graphie des corps tout en intensitĂ© et contrastes, des relations ambiguĂ«s et exacerbĂ©es, la mort qui rĂŽde, la vie qui Ă©chappe et l’enfance tendue comme un miroir hypnotique : la piĂšce dĂ©ploie une succession de tableaux qui pointent la dĂ©cadence et la mĂ©canisation de l’époque et la nĂ©cessitĂ© de la crĂ©ation artistique. Si impĂ©rieuse qu’elle peut signifier le renoncement Ă  la vie mĂȘme. Nourrie par les maĂźtres de l’avant-garde polonaise des annĂ©es 1950-1970 – Tadeusz Kantor, Jerzy Grotowski, Henryk Tomaszewski -, par l’Ɠuvre de son auteur de prĂ©dilection, Stanislaw Ignacy Witkiewicz (1885-1939), l’esthĂ©tique singuliĂšre d’Elizabeth Czerczuk dĂ©ploie un art total d’une grande beautĂ© plastique, qui vise Ă  toucher l’ñme, Ă  Ă©veiller les consciences endormies.

Un théùtre radical, baroque et hybride

La piĂšce condense les Ɠuvres prĂ©cĂ©demment créées : Requiem pour les artistes et son fascinant cortĂšge de morts-vivants, Dementia Praecox 2.0, libre adaptation de la piĂšce Le Fou et la nonne (1923) de Witkiewicz, et Matka (La MĂšre en polonais), librement inspirĂ© par la piĂšce Ă©ponyme du mĂȘme auteur. Les tableaux créés apparaissent parfois abscons, rĂ©pĂ©titifs, insistants, mais aussi puissamment Ă©vocateurs, impressionnants de maĂźtrise et d’engagement, notamment lorsqu’ils se passent de mots. Le voyage emporte, et on recommande Ă  tous les apprentis comĂ©diens de venir dĂ©couvrir cet art Ă  part, Ă  la fois dans sa forme et dans sa relation au spectateur. Les objets participent activement Ă  l’élaboration de ce théùtre fondamentalement hybride, on retrouve les pupitres d’écolier de La Classe morte de Kantor, mais aussi des valises, des chaises, des armatures et prothĂšses exprimant toutes sortes de mĂ©tamorphoses, obsessions et dĂ©clinaisons monstrueuses. Contre une sociĂ©tĂ© du divertissement, une « moutonisation dĂ©finitive Â» des ĂȘtres, ce théùtre radical engage l’ĂȘtre tout entier : les tripes, les Ă©motions et la pensĂ©e. L’artiste ici n’est pas un cĂ©rĂ©bral rĂ©flĂ©chissant Ă  une organisation rationnelle, c’est un « gringalet aux nerfs Ă©branlĂ©s Â» selon les mots de Witkiewicz. Un gringalet sacrĂ©ment costaud. 

 

AgnĂšs Santi, La Terrasse, 23 octobre 2018

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Une Trilogie Ébouriffante

 

C’est dans son tout nouveau théùtre parisien, vĂ©ritable laboratoire de crĂ©ativitĂ©, qu’Elizabeth Czerczuk, auteur, comĂ©dienne, chorĂ©graphe et metteur en scĂšne, prĂ©sente sa derniĂšre crĂ©ation : une trilogie originale Ă©bouriffante. Une Ă©popĂ©e en trois actes, rythmĂ©s par une musique originale, qui se composent de tableaux indĂ©pendants, mais reliĂ©s entre eux par l’esprit des grands maĂźtres de l’avant-garde polonaise des annĂ©es soixante Ă  quatre-vingt : Jerzy Grotowski, Tadeusz Kantor, StanisƂaw Ignacy Witkiewicz.

« Ce spectacle est un manifeste artistique oĂč se confondent la vie et la mort, la haine et l’amour, au sein d’une famille d’individus dĂ©chirĂ©s par leurs destins. Â»

D’entrĂ©e de jeu, le public est conviĂ© Ă  intĂ©grer les diffĂ©rents espaces et Ă  dĂ©chiffrer les codes d’une grande parade surrĂ©aliste, au cours de laquelle la folie cĂŽtoie la beautĂ© dans une chorĂ©graphie Ă©poustouflante et dĂ©lirante.  La crĂ©ation d’Elizabeth Czerczuk, les Inassouvis, est marquĂ©e du thĂšme de l’inassouvissement ; ce sentiment oppressant d’un manque dĂ©sespĂ©rĂ© qui renvoie les personnages Ă  la violence de leur propre solitude. Les personnages luttent pour leur objectif sans pouvoir l’atteindre, ainsi que dans l’Ɠuvre de Witkiewicz.

 

MylĂšne Vignon, Saisons de Culture, 22 octobre 2018

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